La récente visite d’Alpha Condé au Département d’Etat est l’un des événements les plus insolites qu’il m’ait été donné d’observer sur la scène diplomatique depuis fort longtemps.

Ceci à cause de son caractère bizarre, drôle et inhabituel. Réçus avec pompe et circonstance, le président guinéen et sa suite ont multiplié les faux pas à tel point que leurs hôtes américains, mal à l’aise, ont usé de leur sens d’humour et d’un compte-rendu sanctionnant la fin de la visite pour rappeler que dans une démocratie, il y a des normes, principes et règles à respecter.

A travers les réseaux sociaux, j’ai pu suivre cette scène qui était si cocasse que je me demandais s’il fallait en rire ou pleurer. Mais au fur et à mesure que les images défilaient sous mes yeux, j’étais convaincu d’une chose: la diplomatie guinéenne venait de subir un coup dur et le pays s’exposait au ridicule par la faute d’un entourage inepte et incompétent.

La première chose qui m’a ébahi fut ce rassemblement des partisans du président Condé devant les bureaux du Département d’Etat, qui tient lieu de Ministère régalien des Affaires Etrangères des Etats-Unis. Les manifestants que j’observais pour la plupart portaient des T-shirts à l’éffigie du président, ou tenaient des pancartes avec des slogans favorables au régime. Quelques-uns criaient à tue-tête dans des mégaphones et les autres brandissaient les drapeaux guinéen et américain. Ils étaient venus, selon eux, soutenir leur président, lui exprimer leur reconnaissance et démontrer aux autorités américaines que ce dernier jouit d’une forte popularité et qu’il avait leur soutien pour la mise en place d’une nouvelle constitution en Guinée. J’en étais éberlue! A tel point que j’ai pris mon téléphone pour appeler un ami à Washington. Je lui ai dit: «Mais tu vois ce qui se passe à DC (District of Columbia). Mais c’est du jamais vu! Mais qu’est ce qui leur passe par la tête? Ou a-t-on jamais vu cela?».

Mon ami était tout autant étonné et comme il cherchait à se connecter pour suivre l’événement en direct, j’ai poursuivi en lui disant: «Depuis 1990, combien de manifestations avons-nous organisé devant le Département d’Etat pour protester contre les abus et les violations des droits de l’homme en Guinée, mais as-tu jamais vu une manifestation là-bas en faveur du pouvoir ou d’un président en visite? Sa réponse fut «Non, jamais, Sadou! Et pourtant combien d’hommes forts, riches et puissants sont passés ici! Seuls les Guinéens peuvent commettre une telle gaffe! J’ai conclu en disant «Que Dieu sauve la Guinée» et puis j’ai raccroché.

La vidéo de l’allocution de Tibor Nagy

Quelle ne fut ma suprise, le lendemain, lorsque sur tous les réseaux sociaux guinéens, je visionne une vidéo montrant le sous-secrétaire d’Etat aux affaires africaines, Tibor Nagy, donnant une allocution pour accueillir le président Alpha Condé à Willard Intercontinental Hotel. La vidéo avait été enrégistrée le 13 septembre et les partisans du pouvoir la faisait passer en boucle pour crier victoire et montrer à l’opinion publique guinéenne que la visite du président Alpha Condé, malgré le communiqué final, avait été couronnée de succès. J’en étais abasourdi qu’on puisse pousser à ce point les limites de la décence jusqu’à minimiser l’intélligence des guinéens. Mais après avoir écouté l’allocution de Tibor Nagy, je me suis dit que les hommes du président Condé n’avaient rien compris et ne savent même pas ce qu’ils font. Pardonne-leur, mon Dieu!

Dans un langage coloré et empreint d’humour, parsémé de louanges à l’intention du chef africain, et avec toute la finesse protocolaire et diplomatique pour éviter de heurter les sensibilités, Tibor Nagy avait ressorti le caractère insolite de la manifestation tonitruante qui se déroulait sous leurs fenêtres. Il a dit en substance qu’il était dans son bureau et il s’attendait à la visite de son Excellence mais quelque chose d’étrange s’est passé aujourd’hui. En Anglais, il a utilisé ces mots: «But something strange happened today». Je souligne l’utilisation du mot «Strange» ou «Etrange» en Français qui renvoie à l’idée de quelque chose qui sort des normes et qui frappe par son cara

Le sous-secrétaire d’Etat aux affaires africaines, Tibor Nagy, avec le président Condé à Washington

ctère singulier et bizarre.

Il poursuit en disant qu’il y a beaucoup de chefs d’Etat qui viennent en visite et qu’il y a souvent des manifestations et des protestations devant le Département d’Etat. Mais que cette fois-ci, quand il a regardé à travers la fenêtre, il a vu des gens qui manifestaient en faveur du chef d’Etat en visite, en l’occurrence «Son excellence Alpha Condé». Et il précise qu’il travaille au Département d’Etat depuis 1978, mais qu’il n’avait jamais vu un tel événement sous les fenêtres du Département d’Etat. Tibor Nagy encense donc Alpha Condé qui se sent spécial.

L’assistance applaudit mais peu de gens ont compris le sens du message du sous-secrétaire d’Etat. Bien que la manifestation soit légale, elle n’est pas appropriée et loin d’être conforme aux règles et normes qui ont toujours eu cours en cette matière. C’est indiscutablement, une déviation par rapport aux normes et pratiques courantes.

De surcroit, les visiteurs guinéens n’ont pas compris que dans une démocratie, les manifestations de rue sont l’apanage des mouvements citoyens organisés pour protester contre une politique ou une mesure prise par les autorités gouvernementales. C’est la voie par laquelle les sans-voix peuvent faire entendre leur voix. Mais quand on est au pouvoir, on n’utilise pas la rue pour promouvoir ses interêts ou défendre un agenda.

Tout simplement parce qu’on a accès facilement aux médias, aux canaux officiels et aux plus hautes instances de décisions. Et surtout parce qu’on a entre les mains le pouvoir de décision. Mais faire descendre ses partisans dans la rue pour soutenir un homme ou un projet politique revient à avoir la main trop lourde et signale un manque d’espace pour les libertés publiques. Cela est surtout caractéristique des dictatures et autres régimes totalitaires. Alpha Condé l’a t-il compris ou feint-il de l’ignorer?

En tout cas c’est ce message que les hôtes américains du président guinéen ont voulu faire passer à travers le discours caustique de leur sous-secrétaire d’Etat aux affaires africaines. Tibor Nagy est un diplomate fin et habile, pétri d’expérience. Et surtout, il connaît bien l’Afrique et les africains. Il sait comment leur parler. Il sait qu’il faut encenser le chef et dire ce qu’ils veulent entendre. Mais il a réussi devant un parterre de ministres, d’ambassadeurs et de journalistes à rappeler aux visiteurs guinéens comment les choses se passent habituellement aux Etats-Unis. Le malheur pour nous autres, africains, est que nous ne connaissons pas bien nos partenaires étrangers. Quand ils parlent, parfois on écoute et on les entend mais on ne comprend pas souvent ce qu’ils veulent nous dire. La façon dont cette vidéo a été partagée au niveau des partisans du pouvoir en est assez illustrative.

La faute pour cette bévue diplomatique revient à l’entourage du chef de l’état guinéen. Je me demande comment le ministre des Affaires étrangères a-t-il pu laisser faire une telle chose! Et je me demande pourquoi l’ambassadeur de Guinée aux Etats-Unis n’a pas pu déconseiller aux organisateurs une telle initiative. Et pourquoi tous ces conseillers et tous ces diplomates qui courent derrière le président n’ont pu le convaincre qu’une telle manifestation n’était ni dans son interêt, ni dans l’interêt de la Guinée.

Le Compte-rendu final de la rencontre avec le Secrétaire d’Etat

Malgré l’étrange tournure de la visite effectuée par le président guinéen au Département d’Etat, il a été reçu avec courtoisie, respect et les honneurs dus à son rang. Il a été reçu par le Secrétaire d’Etat Mike Pompeo avec lequel il a eu des entretiens portant sur les futures élections et les possibilités d’investissement par les entreprises américaines en Guinée. Si Mr. Alpha Condé est sorti ragaillardi de sa visite et est alle à la rencontre de ses partisans mobilisés sous les fenêtres du Département d’Etat, le compte-rendu de la visite quelques heures plus tard, n’a laissé aucune ambiguité sur la position officielle des Etats-Unis face à la crise socio-politique qui couve en Guinée.

Dans ce communique rédigé par la porte-parole du Département d’Etat, il est souligné que le Secrétaire d’Etat a réitéré au président Condé le soutien ferme des Etats-Unis à un processus régulier, transparent, favorisant l’alternance démocratique.

Selon la déclaration, seul un tel processus peut créer un cadre permettant aux gouvernants de rendre compte de leur gestion, garantir le renforcement des institutions et la réduction de la corruption. En somme, un texte clair, sans ambiguité et sans appel. Mais les affides du régime guinéen ont voulu donner toutes sortes d’interprétations à ce texte.

Le président Alpha Condé avec le Secrétaire d’Etat Mike Pompeo, le vendredi septembre 2019 à Washington. AlloAfricaNews

Alors c’est le lieu et le moment de leur dire en Français facile que les Etats-Unis sont opposés à toute confiscation du pouvoir et à tout changement constitutionnel visant à bloquer l’alternance démocratique.

C’est clair, net et précis!

S’agissant de l’amélioration du climat des affaires, la déclaration a indiqué clairement que les entreprises américaines veulent évoluer dans un environment sain, où la corruption est moindre et l’Etat de droit et la transparence existent. Il est à noter aussi que dans ce texte de moins de 2 paragraphes, il a été fait mention du mot corruption au moins 2 fois. C’est dire que c’est un problème lancinant auquel une attention particulière doit être donnée.

La corruption gangrène l’économie et accentue la pauvreté. A ce titre, elle doit être combattue avec acharnement.

Il reste maintenant à espérer que le président Alpha Condé tienne compte des messages et des conseils qui lui parviennent de Washington, Paris et Abuja. Et surtout qu’il écoute son Peuple qui souhaite qu’il honore son serment et sorte par la grande porte de l’histoire. Alpha Condé, premier président démocratiquement élu et premier ancien président de la République de Guinée. Cela ne sonne-t-il pas mieux?

Vive le FNDC
Vive la Refondation
Unis et solidaires, nous pouvons
United, we can
Unidos, podemos!

Sadou Diallo
President du Mouvement Refondation

 

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