Quand il a ouvert en pleine forêt tropicale, l’hôpital de Bambao devait faire entrer l’archipel pauvre des Comores dans l’ère de la médecine dernier cri. Deux ans après, l’échec est cuisant. Boudé par les patients, trop cher, endetté, son existence est déjà menacée.

“Un cadeau empoisonné”, “un bateau qui sombre”, “un colosse aux pieds d’argile”… Lorsqu’on lui demande de décrire la situation de son établissement, le Dr Ahmed Rakibou est intarissable. Et sans détour.

“S’il avait été construit en nous consultant, ce serait un joyau”, résume son très théâtral pédiatre en chef, “aujourd’hui il va tout droit en enfer”.

Installé à une trentaine de kilomètres à l’est de la capitale de l’île d’Anjouan Mutsamudu, “l’hôpital de l’amitié sino-comorienne” devait s’imposer comme le navire-amiral du fragile système de santé comorien.

Un bâtiment flambant neuf de 120 lits, des effectifs pléthoriques à l’aune locale (167 agents) et surtout, du scanner à la radio numérique, des équipements d’une technologie jamais vue dans l’archipel.

Il a fallu très vite déchanter. Le “porte-avions” annoncé, d’un prix affiché de 4 milliards de francs comoriens (8 millions d’euros), s’est mué en vaisseau fantôme.
En cette étouffante fin de matinée, seuls quelques patients déambulent dans les couloirs du bâtiment.

Dans la salle des urgences, un médecin examine en silence le bras en écharpe d’un gamin. Seule l’arrivée en ambulance d’une victime de chute à moto vient secouer la torpeur du service.

“Notre activité est très variable”, explique, d’abord prudent, l’infirmier Ali Mosthadoi. “En fait, on n’a pas beaucoup de clients”, finit-il par avouer.

– ‘Manque de tout’ –

Son directeur adjoint Sidi Chaanbane est plus disert. Depuis son inauguration en grande pompe en 2017 par le président du pays Azali Assoumani, dit-il, l’hôpital accumule les difficultés et tourne au ralenti.

“Au début, la route qui vient de Mutsamudu était en très mauvais état, les malades avaient du mal à arriver jusqu’ici”, confie le gestionnaire. “Elle a été refaite depuis, mais notre vrai problème, c’est qu’on manque cruellement de moyens et de personnels”.

Outre les salaires du personnel, l’Etat comorien ne verse à l’hôpital, public, que 5 millions de francs comoriens (10.000 euros) par mois. Il lui en faudrait 30 pour payer toutes ses factures.

“On ne peut pas boucler le budget”, résume M. Chaanbane.

La gestion au quotidien est un cauchemar. Peu après son entrée en service, le scanner est tombé en panne. La maintenance n’étant pas assurée par la coopération chinoise, la direction a dû obtenir un prêt bancaire pour le remettre en service. Plus d’un an après.

La situation n’est guère plus reluisante côté effectifs. Faute de moyens, une centaine de postes ne sont pas pourvus.

Mais le principal problème, c’est le coût des soins. Aux Comores, ils ne sont pas gratuits. Une grande partie est prise en charge par l’Agence française de développement (AFD) en vertu d’un programme d’aide.

Mais, même réduit, le reste à payer est largement au-dessus des moyens de la population comorienne, une des plus pauvres de la planète.

Stylo en main, le Dr Rakibou fait l’addition. L’hôpital facture une césarienne à ses patientes 125.000 francs comoriens, 600 euros environ.

– ‘Trop cher’ –

“Quel Comorien peut payer ça ?”, s’indigne le médecin, “non, cet hôpital n’est pas fait pour la population”.

Originaire de Bambao, Kanissa Adbou, 27 ans, confirme. Elle est venue à pied aux urgences avec son fils de 8 ans, qui a marché sur un clou. “Les soins sont chers”, se plaint-elle, “si j’avais les moyens, je serais allée à Mayotte car là-bas, l’hôpital est gratuit”.

Ceux qui pensaient que l’ouverture à Anjouan d’un hôpital équipé à l’occidentale dissuaderait les Comoriens de se rendre, en toute illégalité, sur l’île française voisine pour se faire soigner ou y faire naître leurs enfants en sont pour leurs frais.

“Les gens ici préfèrent payer 1.000 euros la traversée en kwassa kwassa (les pirogues des passeurs) pour Mayotte plutôt que de venir chez nous”, déplore une infirmière, “ils ne font confiance qu’aux médecins blancs”.

Dans ces conditions, l’hôpital semble condamné à voir ses équipements de pointe sous, voire pas utilisés du tout.

De quoi faire enrager le secrétaire général de l’hôpital public Hombo de Mutsamudu. Lui manque de tout, sauf d’équipements vétustes et de malades.

“L’argent dépensé là-bas aurait suffi à rénover nos bâtiments, remplacer nos équipements et construire des routes pour que les malades des villages alentour puissent venir se faire soigner”, se désespère Ahmed Abdallah. “On n’a même pas une ambulance alors que le gouvernement dispose de je ne sais combien de 4×4…”

La ministre de la Santé Fatma Mbaraka n’a pas répondu aux sollicitations de l’AFP.
Malgré les obstacles, le bouillant Dr Rakibou ne veut pas jeter l’éponge. Il veut croire que, quel qu’il soit, le vainqueur de la présidentielle de dimanche et la communauté internationale finiront par mettre la main à la poche. “Il suffirait de pas grand-chose pour nous changer la vie”. AFP

 

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