Cet article est le premier d’une série consacrée à la situation politique en Côte d’Ivoire alors que le pays s’apprête à élire le nouveau président de la troisiième république. Une république née suite à l’adoption massive d’une réforme constitutionnelle en 2016 avec la participation effective du peuple ivoirien et de la quasi-totalité de la classe politique de Côte d’Ivoire.

 

La campagne électorale pour la présidentielle en Côte d’Ivoire a démarré jeudi 15 Octobre 2020, mais de sérieux doutes planent sur la tenue effective du scrutin prévu le 31 Octobre 2020. Sur les trois candidats de l’Opposition retenus par la cour constitutionnelle, deux d’entre eux ont lancé un appel à la désobéissance civile et à un boycott actif du processus.

Il s’agit de Mr. Henri Konan Bédié, le candidat du PDCI et Mr. Pascal Affi N’Guessan, candidat du Front Populaire Ivoirien. Mr. Konan Bédié est un ancien président de la République qui a longtemps été un rival de l’actuel président, Mr. Alassane Ouattara avant de devenir son allié lors des élections de 2010 et 2015. Mr. Pascal Affi N’Guessan est un ancien premier ministre du président Laurent Gbagbo dont la candidature a été rejetée par le conseil constitutionnel à cause de ses démêles judiciaires aussi bien en Côte d’Ivoire qu’à la Cour pénale internationale à la Haye où il est en attente d’une décision finale en appel. Si l’appel au boycott est suivi et devient effectif, le président sortant, Alassane Ouattara n’aura en face de lui que l’ancien député, Mr. Kouadio Konan Bertin qui n’a pas voulu s’associer à cette démarche.

Les récriminations de l’Opposition contre Ouattara

Nombreux sont les observateurs qui se sont demandés ce que Mr. Bédié et Mr. Affi N’Guessan peuvent bien reprocher au président Ouattara alors qu’ils ont été tous les deux confirmés comme candidats à la présidentielle du 31 Octobre, contrairement aux 40 autres candidatures qui ont été rejetées par le conseil constitutionnel ivoirien. Prenant la parole au nom de toute l’Opposition ivoirienne, les deux candidats fustigent la candidature de Mr. Ouattara qui, selon eux, n’a été rendue possible que par l’approbation du Conseil constitutionnel. Autrement, «le président Ouattara n’a pas le droit de se présenter à un troisième mandat».

Les deux ténors de l’Opposition dénoncent aussi «le rejet des candidatures de poids lourds de la politique ivoirienne, notamment celles de l’ancien président Laurent Gbagbo et de l’ancien chef rebelle et ex-premier ministre Guillaume Soro» qui s’est refugié en France pour échapper aux poursuites judiciaires lancées contre lui en Côte d’Ivoire. Poursuivant dans leur logique, les opposants disent que tout cela n’a été possible que parce que les institutions sont inféodées au pouvoir. Ils demandent donc «une reforme du Conseil constitutionnel et de la Commission électorale indépendante».

Si les revendications de l’Opposition sont d’apparence légitimes, des observateurs attentifs notent cependant qu’elles sont bien tardives, à moins de 4 semaines de la tenue du scrutin. Pourquoi avoir participe à tout ce processus avant de lancer un appel au boycott à la dernière minute suite à la validation de la candidature du président Ouattara? Est-ce l’idée du troisième mandat tant décriée en ce moment qui cristallise les tensions? En plus, la réforme constitutionnelle de 2016 ne devait-elle pas répondre à toutes ces préoccupations? Il est clair que pour le cas spécifique de la Côte d’Ivoire, l’affaire du troisième mandat est bien l’arbre qui cache la forêt. Contrairement à d’autres pays de la sous-région ou cette question était définitivement tranchée par le verrouillage de certaines dispositions constitutionnelles, cela ne paraît pas aussi facile que cela en Côte d’Ivoire.

La réforme constitutionnelle de 2016

C’est le 30 Octobre 2016 qu’un référendum constitutionnel a eu lieu pour approuver ou non une nouvelle constitution. Le Oui l’a emporté par 93,42% contre 6,58% de Non. Le taux de participation était de 42,42%. La nouvelle constitution a été promulguée par le président Alassane Ouattara le 8 Novembre 2016, faisant ainsi entrer la Côte d’Ivoire dans la troisième république.

Comme on le voit, les ivoiriens sont tombés d’accord pour changer leur constitution quatre longues années avant l’élection présidentielle prévue ce 31 Octobre. Il faut déjà prendre note du fait que ce changement n’a pas été opéré comme ailleurs dans le seul but de contourner les intangibilités constitutionnelles pour ouvrir la voie à un troisième mandat.

Il faut relever aussi un deuxième fait: la constitution de 2016 a été élaborée avec le concours de plusieurs organisations de la société civile et surtout de plusieurs partis politiques qui se retrouvent dans l’opposition et qui aujourd’hui n’hésitent pas à critiquer ses dispositions les plus essentielles. Rien n’a été fait en catimini comme ailleurs. La constitution était soutenue par le Rassemblement des houphouetistes pour la démocratie et la paix (RHDP), une alliance composée du Rassemblement des républicains (RDR), du Parti Démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI), de l’Union pour la Démocratie (UPDCI), du Mouvement des forces d’avenir et de l’Union pour la Côte d’Ivoire, et par d’autres partis parlementaires comme le Parti ivoirien des travailleurs (PIT). Seule l’Alliance des forces démocratiques (AFD) dominée par le Front populaire ivoirien (FPI) de l’ancien président Laurent Gbagbo était opposée à la nouvelle constitution et par conséquent à la tenue du référendum.

C’est dire donc que Mr. Henri Konan Bédié et Mr. Alassane Ouattara ont bel et bien collaboré pour la rédaction de la nouvelle constitution qui a été acceptée par une majorité du peuple ivoirien. Certains critiques avaient même ironisé que les deux s’étaient taillés une constitution sur mesure. Tant le président Alassane Ouattara s’était donné du mal pour prendre en compte les préoccupations et revendications d’une grande partie de la classe politique concernant ce projet de réforme constitutionnelle. On a vu par exemple que la limite d’âge pour se présenter au poste de président, auparavant fixée à 75 ans, disparaît tandis que l’âge minimum est abaisse à 35 ans.

Le poste de vice-président est crée. Il est élu en même temps que le président et lui succède en cas de vacance du pouvoir. Un sénat est également crée dans lequel au moins un tiers des membres sera nommé par le président «parmi les anciens présidents d’institutions, les anciens premiers ministres et les personnalités et compétences nationales». Enfin, la nouvelle constitution allège considérablement ses conditions de révision. Un président peut désormais faire adopter des révisions de la constitution par voie parlementaire, à la majorité des deux tiers des membres du Congrès.

On voit donc qu’il fallait tenir compte de tellement d’intérêts spéciaux et divergents qu’à sa promulgation, la constitution ivoirienne ressemblait plus à une collection de mesures et dispositions constitutionnelles empruntées ici et là, et notamment inspirées par les exemples américain, français, nigérian et ghanéen. Comme une chimère, on avait donc l’impression d’être en face d’un animal avec plusieurs formes et plusieurs tètes.

A la suite de tout ce qui précède, il est difficile de comprendre comment l’Opposition ivoirienne pilotée par Mr. Henri Konan Bédié et Mr. Guillaume Soro peut contester des dispositions constitutionnelles auxquelles elle était elle même partie prenante. Que s’est-il donc passé et pourquoi les alliés d’hier sont-ils devenus des adversaires et même des ennemis d’aujourd’hui?

Dans la deuxieme partie de cette série à paraitre lundi, AlloAfricaNews se penchera sur le pacte Bédié-Ouattara. A suivre….. AlloAfricaNews