Henri Konan Bédié, ancien président de la Reublique de Côte d’Ivoire

Plus les tensions politiques montent en Côte d’Ivoire, plus les ivoiriens sont hantés par les fantômes du passé. Les habitants du pays de Feu Felix Houphouët-Boigny, redoutent une récurrence des affrontements meurtriers qui avaient émaillé l’élection présidentielle de 2010. Ce scrutin qui avait opposé le président sortant, Laurent Gbagbo à Mr. Alassane Dramane Ouattara, avait donné lieu à une crise politique profonde de plusieurs mois avec une guerre civile dont le bilan macabre est estimé entre 900 et 3000 morts.

C’est donc avec une grande appréhension, que les populations attendent le prochain scrutin présidentiel fixé au 31 Octobre 2020. Pour une nouvelle fois encore, ce sont les mêmes acteurs de la précédente crise qui sont en lice pour ce poste tant convoité de président de la république: Alassane Ouattara, le président sortant dont la candidature est contestée par ses rivaux qui soutiennent que la constitution ne lui permet pas de briguer un autre mandat après ses dix (10) ans passés à la tête de l’Etat.

L’ancien président de la république, Henri Konan Bédié, débarqué de son poste à la suite du coup d’Etat du 24 Décembre 1999, veut prendre sa revanche sur le sort, en se portant comme candidat du PDCI, le parti qui des décennies durant avait régné sur la Côte d’Ivoire. Mais sa candidature ne s’est pas faite sans heurts car il a dû mettre fin avec bruits et fracas à une alliance contractée avec Ouattara pour les élections de 2010 et 2015 et contenir les ambitions des jeunes loups qui l’ont jugé trop vieux à 86 ans pour porter les couleurs du parti.

Malgré ses démêlés judiciaires à la Cour Pénale Internationale, la candidature de Laurent Gbagbo, a été déposée par ses inconditionnels regroupés au sein du mouvement GOR (Gbagbo ou Rien) mais elle a été rejetée par la Cour Constitutionnelle de Cote d’Ivoire.
Bien que l’urgence pour l’ancien porte-étendard du Front Populaire Ivoirien (FPI), soit de reconquérir sa liberté et rentrer au pays, ses supporters n’en démordent pas et réclament sa réinscription au fichier électoral. Fermant la liste des anciens protagonistes de la crise de 2010, il y a le bouillant et fougueux Guillaume Soro, ex-premier ministre et ex-président de l’Assemblée Nationale qui tient coute que coute à se présenter sous les couleurs de son nouveau parti, Générations et Peuples Solidaires crée après une brouille avec Alassane Ouattara dont il rejeta les avances pour continuer à militer au sein du RHDP, le Rassemblement des Houphouetistes pour la Paix et le Développement.

Mais la cour constitutionnelle a jugé sa candidature irrecevable parce qu’il a été condamné à vingt ans de prison pour «recel de détournement de deniers publics» et «blanchiment de capitaux» par le tribunal correctionnel d’Abidjan. Il fait aussi l’objet de poursuites depuis fin décembre 2019 pour une tentative présumée d’ «insurrection». Mais Guillaume Soro et ses partisans ne l’entendent pas de cette oreille et il dit à qui veut l’entendre que soit, il est rétabli dans ses droits, soit la présidentielle n’aura pas lieu. Tout cela contribue à créer la psychose et les populations apeurées vivent dans l’expectative.

Il faut dire qu’au délà des ambitions personnelles des uns et des autres, et aussi des intrigues politiciennes, les ivoiriens dans leur grande majorité ne souhaitent pas que leur pays renoue avec les démons du passé. Or il y a des candidats à cette élection présidentielle dont le seul nom évoque des moments difficiles et des souvenirs douloureux.

Les prescriptions du «Sphinx de Daoukro»

Le nom d’Henry Konan Bédié par exemple sera à jamais associé au concept d’ivoirité, à la loi anti-casseur et à un code électoral conçu pour exclure des adversaires politiques du jeu électoral. Sous le prétexte d’africaniser les institutions républicaines et de préférence de choix pour placer les cadres ivoiriens aux postes de responsabilité, le président Henry Konan Bédié en profitera pour truffer l’administration de militants et sympathisants de son parti, le PDCI. Tous ceux qui étaient soupçonnés à tort ou à raison d’avoir un penchant pour l’Opposition étaient purement et simplement licenciés.

Les victimes de cette discrimination ouverte furent nombreuses, et ce furent des ivoiriens avec des noms à consonance nordiste, des étrangers qui avaient vécu et travaillé tranquillement dans ce pays durant les années de règne paisible du président Felix-Houphouët Boigny. Cette politique d’ivoirité, très répandue et insidieuse, aboutit à un véritable malaise social.

Président de 1993 à 1999, Henry Konan Bédié est aussi l’architecte d’un code électoral à la fois taillé sur mesure et destiné à écarter son principal rival politique, Alassane Dramane Ouattara. Les dispositions de ce code stipulaient que tout candidat au poste de président de la république ou à celui de député à l’Assemblée Nationale devrait avoir vécu de façon continue en Côte d’Ivoire pendant les cinq années qui précèdent la date des élections et il ne devrait pas avoir obtenu la nationalité d’un autre état. Et en son article 49, le code stipulait entre autres que «nul ne peut être élu président de la république s’il n’est âgé de 40 ans révolus et s’il n’est Ivoirien de naissance, née de père et mère eux-mêmes Ivoiriens de naissance». Ce sont ces dispositions de la loi que les autorités ivoiriennes d’alors vont utiliser contre Alassane Ouattara pour lui denier sa nationalité ivoirienne.

Mais c’était sans compter sur le courage d’un jeune magistrat, Zoro Bi Ballo Epiphane qui défia le régime d’Henri Konan Bédié, en délivrant en Septembre 1999, un certificat de nationalité à Alassane Ouattara. Ce dernier sera poursuivi par les autorités pour faux et usage de faux à cause de son certificat de nationalité. On connaît la suite mais il n’est pas étonnant que de nombreux observateurs aient qualifié ces dispositions de code électoral de l’exclusion.

Mais ce n’est pas tout puisque le régime d’Henri Konan Bédié avait mis en place aussi une loi anti-casseur qui engage la responsabilité des dégâts occasionnés lors d’une marche. C’est sous le coup de cette loi que le 27 Octobre 1999, les autorités feront condamner à 2 ans de prison ferme plusieurs responsables du RDR qui avaient été arrêtés dont Mme Henriette Diabaté. Cette arrestation et le refus des autorités de libérer les prévenus vont être les éléments déclencheurs du coup d’état contre Henry Konan Bédié, la veille de Noël 1999.

Laurent Gbagbo, ancien président de la Reublique de Côte d’Ivoire

Si les Ivoiriens espéraient un changement de politique avec l’arrivée de Laurent Gbagbo au pouvoir, ils vont vite déchanter. En effet si le nouveau président n’est pas le concepteur de l’ivoirité, il va être celui qui, dix ans durant (2000-2010), va exécuter à la lettre les multiples facettes de cette politique si controversée. Si a l’origine, la loi visait surtout et avant tout à mettre fin aux ambitions présidentielles d’Alassane Ouattara et à neutraliser d’éventuels concurrents, elle va trouver son application dans presque toutes les sphères de la société ivoirienne. Et les populations vont ressentir elles-mêmes désormais les contrecoups de cette pernicieuse doctrine.

Les anecdotes à ce sujet ne manquent pas et les Ivoiriens sont toujours prêts à vous raconter parfois avec humour les cas d’abus, d’humiliation et de déni de leurs droits. Même pour obtenir un simple document de voyage, on pouvait être exposé au pire des traitements. Pour renouveler un passeport par exemple, il fallait prouver que vos parents sont ivoiriens, même muni d’un certificat de nationalité en bonne et due forme. Les policiers vous répondaient toujours invariablement que le certificat de nationalité n’a aucune valeur puisqu’au tribunal là-bas, «ils font n’importe quoi».

La procédure exigeait donc de venir avec un autre parent qui serait en mesure de valider les informations contenues dans le dossier. Il fallait absolument se soumettre à cette procédure honteuse et discriminatoire puisqu’elle ne s’appliquait rigoureusement qu’aux nordistes qui étaient victimes ainsi d’un délit de facies. Malheur à celui qui proteste! Une fois le dos tourné, on déchirait tout simplement tous ses papiers. L’expérience vécue par une vieille dame de 80 ans était à ce sujet assez édifiante mais aussi triste et déchirante. Cette octogénaire qui voulait un passeport pour se rendre en pèlerinage à la Mecque eut la surprise de sa vie en se voyant refuser la délivrance de son document de voyage.

La policière qui s’entretenait avec elle lui signifia qu’il n’y avait aucune preuve qu’elle était née à Odienné. Devant l’incrédulité affichée par la vieille dame, la policière alla chercher un interprète pour expliquer clairement à la maman en langue Dioula ce qu’il en était. C’est donc un gaillard de 1,90 m qui se pointa devant la vieille dame pour lui dire ceci: «Mais Maman, moi j’ai fait mes études à Abidjan, je suis installe à Abidjan, je travaille à Abidjan, mes enfants sont nés à Abidjan, mais est-ce que cela veut dire qu’ils sont Ebriés». Rappelons que les Ebriés sont les populations autochtones de la région d’Abidjan et de sa lagune. Aussi incroyable que cela puisse être, la vieille dame n’eut d’autre choix que d’acquiescer en essuyant ses larmes entre deux sanglots.

Le spectre de la rébellion

Il ne reste plus que Guillaume Soro, le leader du parti GPS. Malgré sa relative jeunesse, il fait partie de la classe des anciens qui ont marqué les années de braise de la politique ivoirienne. Malgré le fait qu’il ait occupé les hautes fonctions de premier ministre et de président de l’Assemblée Nationale, son nom reste plutôt associé à la rébellion qui a sécoué la Côte d’Ivoire durant les années 2000. Guillaume Soro était le Secrétaire Général des Forces Nouvelles, une coalition de mouvements rebelles dont les éléments armés contrôlaient la partie Centre, Nord et Ouest du territoire ivoirien.

Guillaume Soro, ex-président de l’Assemblee nationale de Côte d’Ivoire et ancien chef rebelle

Les combats entre les forces nouvelles et les forces loyalistes de Laurent Gbagbo furent parfois très durs et causèrent de nombreuses victimes. Bien des années après, les Ivoiriens en restent très affectés.

Dans certains quartiers, les résidents peuvent vous montrer les impacts de balle sur les murs tout en vous racontant avec émotion comment ils avaient vécu ces moments si traumatisants.

Beaucoup vous diront qu’ils sont restés enfermés des jours durant, avec peu de nourriture sous la main et n’osant pas s’aventurer dehors. Tous vous diront qu’ils ne voudraient plus jamais revivre de tels événements. C’est pourquoi les récents discours enflammés de Guillaume Soro ont envoyé une onde de choc à travers le pays.

Le leader du GPS pourra-t-il mettre ses menaces à exécution? L’avenir proche nous le dira. Pour le moment, les Ivoiriens, dans leur grande majorité, soupirent en parlant de Guillaume Soro, avant de conclure invariablement de la même manière: «Dommage qu’il ait été si pressé. Il aurait dû être patient et rester aux côtés du président Ouattara.Le pouvoir allait lui échoir sans difficultés. C’était pour lui mais hélas, il a trop parlé! Et il continue à critiquer le président. Dommage!

Il ressort de tout ceci que les populations ivoiriennes ne veulent plus d’un retour en arrière. La préservation de la paix, la quiétude sociale et le développement économique restent les enjeux les plus importants aux yeux de tous. Or ces dix dernières années ont été les plus paisibles en Côte d’Ivoire après les années fastes de l’ère Felix Houphouët-Boigny. Et jusqu’à présent le président Alassane Dramane Ouattara en a été le garant, le symbole et l’espoir. L. J. S.

 

Cet éditorial reflète le point de vue de la  rédaction du site d’informations AlloAfricaNews