L’ambassadeur américain en Côte d’Ivoire Richard K Bell donne la position de son pays sur la situation en Côte d’Ivoire en général et sur le prochain scrutin présidentiel en particulier, dans un entretien avec Fraternité Matin. Selon lui, son gouvernement n’est pas en mesure de contredire la décision de la plus haute autorité ivoirienne.

Fraternité Matin: M. l’ambassadeur, les Ivoiriens se rendent aux urnes le 31 octobre 2020. Vous êtes diplomate et observateur de la vie politique. Comment voyez-vous cette élection?

Amb K. Bell: Cette élection est une opportunité très importante pour la Côte d’Ivoire sur la voie du progrès. Pour progresser, tout pays a besoin d’investissements. Et les investisseurs ont le choix. Un investissement est une dépense consentie dans l’espoir de réaliser un bénéfice. Pour que cet espoir existe, il faut qu’il y ait les conditions nécessaires, à savoir, la stabilité, la prévisibilité, l’application équitable des lois, la bonne gouvernance en général. Tout cela est à prendre en compte. Dans le cas de la Côte d’Ivoire, cela est particulièrement pertinent, parce que c’est un pays qui intéresse les investisseurs. Si cette élection se passe bien, il pourrait y avoir beaucoup d’investissements. L’enjeu est donc important.

Sur les 44 candidats, seuls 4 ont été jugés éligibles pour participer à l’élection. Avez-vous un commentaire sur cette situation?

Il y a beaucoup de candidats qui n’ont pas été retenus. Je pense que le Conseil constitutionnel a jugé qu’ils ne répondent pas aux critères. Je pense que c’est le Conseil constitutionnel qui décide. Les États-Unis respectent la souveraineté de la Côte d’Ivoire. Mon gouvernement n’est pas en mesure de contredire la décision de la plus haute autorité ivoirienne.

Pensez-vous, dans ces conditions, que le scrutin sera apaisé?

Il y a un vieux dicton qui dit: «Il faut deux pour faire la paix, mais il n’en faut qu’un pour faire la guerre». Chacun doit assumer sa part de responsabilité. Le recours à la violence est inacceptable. Et ce pays a déjà trop souffert du recours à la violence. J’étais à Bouaké il y a quelques jours. Le maire m’a expliqué qu’avant la première crise, Bouaké était la deuxième métropole économique de toute la zone Uemoa, devant Dakar, au Sénégal. Cette ville occupe désormais la quatrième place en Côte d’Ivoire. Les habitants de Bouaké, les habitants de Bouaké ont compris que la violence conduit au désastre. J’ai été très fier de lancer, avec le maire, une campagne de sensibilisation financée par le gouvernement américain, au cours de laquelle des représentants de différents partis politiques ont tous donné le même message contre les discours de haine et de division. Nous avions des représentants de Rhdp, Pdci, Fpi et Gps. Les partisans de l’opposition ont autant de droits à s’exprimer que ceux qui sont au pouvoir. Les partisans de l’opposition ont le droit de se rassembler tranquillement. Le comportement de la police est censé être tel qu’il est difficile de deviner que le rassemblement rassemble des militants de l’opposition ou du parti au pouvoir.
Je saisis cette occasion pour dire que je pense que le régime a maintenant une bonne occasion de prendre une position claire sur les informations a priori crédibles d’attaques visant des partisans de l’opposition qui tentaient de se rendre au stade le week-end dernier.
Il y a peut-être eu une annonce qui a été faite à cet effet, mais je ne suis pas au courant d’une telle annonce de la part du régime. Et je suis convaincu que ce serait une très bonne chose

Est-il prévu de déployer des observateurs américains pour superviser cette élection présidentielle?

Plusieurs membres de l’ambassade, dont moi-même, sont accrédités en tant qu’observateurs. Nous y sommes déjà allés lors de l’opération d’inscription sur la liste électorale en juin. Nous avons déjà une équipe d’experts en observation électorale à long terme. Ce sont pour la plupart des Africains financés par le gouvernement américain. Il y a aussi la formation par l’USAID et son partenaire, l’Institut national démocratique des Etats-Unis (NDI), d’observateurs ivoiriens de la société civile. Et là, nous parlons de centaines d’observateurs.

Le 30 septembre, vous avez rencontré les membres du Conseil constitutionnel. Quel était le but de cette visite?

J’ai présenté au président du Conseil constitutionnel les chefs de cette mission d’observation électorale de longue durée, composée d’Africains et de quelques Européens. C’est une mission financée par le gouvernement américain, mais indépendante. Je les ai présentés et je me suis retiré. Ils ont eu une discussion approfondie avec le président du Conseil constitutionnel et certains de ses collaborateurs. J’ai profité de l’occasion pour avoir une visite de courtoisie, en tête-à-tête, avec le président de cette institution. J’aurais pu le faire avant, mais la pandémie de coronavirus a ébranlé l’agenda de tout le monde. C’est dans ce contexte que ma visite au Conseil constitutionnel doit être placée.

Avez-vous prévu d’autres visites d’acteurs politiques pour vous informer sur la situation qui prévaut en Côte d’Ivoire?

Au cours des dernières semaines et mois, j’ai rencontré les dirigeants de presque tous les partis politiques. Mon personnel est en contact régulier avec de hautes personnalités de la coalition au pouvoir, de l’opposition dans toute sa diversité. Nous nous intéressons à leurs expériences vécues et à leurs perspectives. Notre message à tous est que nous voulons que la Côte d’Ivoire organise des élections libres, équitables et pacifiques, suffisamment transparentes et acceptables de tous.

Que pensez-vous de la médiation entreprise par la CEDEAO, l’Union africaine et l’ONU?

Je ne sais pas si c’est une médiation au vrai sens du terme. Mais je pense que c’était une initiative salutaire. J’ai rencontré, avec d’autres ambassadeurs, cette délégation de personnalités éminentes. C’est l’expression de la bonne volonté de la communauté internationale d’accompagner ce pays souverain tout au long d’un processus très sensible, et dont l’enjeu est important bien au-delà des frontières de ce pays. .

Y a-t-il une condition pour que les États-Unis reconnaissent la victoire d’un candidat à une élection présidentielle?

Le rôle de l’ambassade est d’observer attentivement l’ensemble du processus, autant que possible, d’une manière compréhensible. Nous avons la chance en tant qu’Américains de vivre la démocratie chez nous. Nous savons ce que c’est. C’est dans cette perspective que nous gardons les yeux ouverts, les oreilles ouvertes et maintenons le contact avec l’ensemble des parties prenantes.

Évidemment, nous tirerons les conclusions appropriées de ce que nous avons observé de ce processus. Nous avons parfois fait des commentaires discrets à différents intervenants, en fonction de ce que nous avons vu. Dans la mesure du possible, les États-Unis travaillent de concert avec d’autres amis partenaires de la Côte d’Ivoire. Je salue le rôle du coordonnateur du système des Nations Unies, qui préside un groupe informel d’ambassadeurs à l’appui du processus électoral. Je salue également la disponibilité du Président de la Commission électorale indépendante et des représentants des ministères publics concernés, ainsi que la disponibilité des dirigeants des partis d’opposition. Chaque entité travaille pour que ce groupe d’amis internationaux, respectueux de la souveraineté de ce pays, soit mieux informé et joue un rôle de soutien constructif.

Quels sont les critères des États-Unis pour juger une élection crédible?

Le peuple ivoirien a le droit de choisir en paix et par suffrage universel celui qui présidera à la destinée du pays pendant la période à venir. Empêche cela est un problème. Nous ne vivons pas dans un monde d’anges. Nous sommes malheureusement des êtres humains. Quelque chose peut être imparfait sans perdre sa validité, sans perdre sa légitimité. Mais, il existe un seuil en dessous duquel on peut juger crédible le processus ou le résultat. Mais pour le moment, je continue à croire qu’il est possible pour la Côte d’Ivoire d’avoir des élections crédibles et pacifiques le 31 octobre. Mais ce n’est pas à nous de fixer la date. Elle est déjà connue. Je crois que c’est possible. Ce n’est jamais acquis. Il faut être vigilant.

Quel est le seuil en dessous duquel les États-Unis ne reconnaissent pas la crédibilité d’une élection?

Il y a toutes sortes de choses. Je ne pense pas qu’il serait utile d’élaborer beaucoup de possibilités. Le principe est comme je l’ai dit ci-dessus. Y a-t-il des obstacles à ce libre exercice du choix souverain du peuple ivoirien? S’il y a des obstacles, nous devons évaluer la quantité et la qualité.

Le 8 octobre, le secrétaire d’État américain, dans un communiqué de presse, a évoqué des mesures restrictives, entre autres, une récession des visas. Ce communiqué de presse était-il adressé aux autorités ivoiriennes?

L’ambassadeur des États-Unis Richard K. BELL, en compagnie des officiels de la mairie de Bouaké, lors d’une visite dans cette ville

Ce communiqué s’adressait à toute l’Afrique. Le titre était: «Les prochaines élections en Afrique». Et c’est parce qu’il y a de nombreuses élections sur le continent cette année précisément? Notre secrétaire d’État, M. Pompeo, a énoncé des principes bien connus que nous prenons au sérieux. Et j’invite tout le monde à croire que nous les prenons au sérieux en nous rappelant que nous vivons ces principes chez nous. Ces principes ne s’appliquent pas d’eux-mêmes. Nous avons besoin de l’engagement de millions de citoyens et d’institutions de la République pour que les choses se passent comme il se doit. Et nous voulons que cela se passe bien. On saura apprécier comment ça se passe.

Quel message avez-vous pour les Ivoiriens et leurs acteurs politiques?

La démocratie est la meilleure forme de gouvernance jamais inventée. Parce que c’est le seul qui permet un changement pacifique à la tête d’un État. Il respecte la souveraineté de tout le peuple. Mais ce n’est pas une forme de gouvernance naturelle. La démocratie exige beaucoup de civilité de la part du peuple. Cela ne fonctionne que lorsque nous pouvons nous faire confiance et que chaque entité joue franchement le jeu.

La meilleure chose que quiconque puisse faire pour renforcer la démocratie dans n’importe quel pays est d’assumer ses responsabilités. démontrer par des paroles et des actes que nous sommes prêts à jouer le jeu et à respecter les contraintes que cela impose. Si mon candidat perd, j’accepte le résultat et je me prépare à faire mieux la prochaine fois. Que tout le monde comprenne que ce pays doit absolument être épargné par la violence. Vous pouvez commencer la violence, mais il est très difficile de la contrôler par la suite.

L’opposition a les mêmes droits que les partisans du pouvoir de s’exprimer, de s’organiser, de se rassembler. Cela devrait être fait dans une atmosphère où personne ne se sentira intimidé ou harcelé parce qu’il n’est pas d’accord avec les autres dans son quartier. Je reste convaincu qu’il est encore possible que cette élection soit un pas en avant pour la Côte d’Ivoire. Et c’est ce que j’espère.

ETIENNE ABOUA

Fraternité Matin