Thierno Sadou Diallo, Président du Mouvement de Réfondation, contributeur du site AlloAfricaNews

La capitale guinéenne, Conakry, est l’une des rares villes au monde qui offre très peu de possibilités de s’amuser en famille. Les parcs d’attraction et les fêtes foraines dont les enfants sont si friands sont assez rares. Mais si les tout-petits et leurs parents sont lésés, il existe une catégorie de guinéens qui, eux, peuvent s’adonner a leur jeu favori: Le Manège d’hommes politiques. C’est un jeu auquel l’Elite politique guinéenne est passée maitre en la matière. Il s’agit de recourir à toutes sortes de subterfuges, de pirouettes, d’acrobaties, de revirements et volte-face pour arriver à ses fins d’une manière indirecte. Ce que nous appelons ici le grand Manège de Conakry fait référence à tout ce système qui consiste à recycler constamment des élites qui occupent les plus hautes fonctions de l’Etat, et à recourir à la force pour se maintenir au pouvoir.

C’est en lisant un article publie en Aout 2016 par Christopher Day et une équipe d’Enough Project que j’ai été inspiré de faire un parallèle avec la situation qui prévaut en Guinée depuis 62 ans. Les auteurs s’étaient fixés comme objectif de faire une analyse des sources de l’instabilité politique et de la vague de violence qui secouaient la République Centrafricaine depuis plusieurs années. Leur rapport décrit sans complaisance le modèle sur lequel repose le système de gouvernance centrafricain. A le lire on est frappé par la similitude entre les deux cas centrafricain et guinéen.

Il est vrai que la Guinée n’a pas connu de guerre civile mais le pays fait face à une instabilité politique permanente entretenue par une longue série de violences politiques. Si en Centrafrique, ce sont les groupes armés qui sévissent, en Guinée c’est plutôt la violence d’Etat qui s’abat sur les citoyens. Mais le système du Manège tel que décrit par les auteurs fonctionne exactement de la même manière. En lisant ce rapport, on est obligé de se pincer de temps en temps car on a l’impression qu’il s’agit plutôt de la Guinée et non de la Centrafrique. En voici quelques extraits qui vous permettront de tirer vos propres conclusions:

«La Centrafrique a connu des vagues de violence. La faiblesse de ses institutions, la pauvreté et l’exclusion expliquent en grande partie les troubles qui ont jalonné son histoire. Cependant, ces faiblesses sont aussi, dans une large mesure, le fait délibéré d’une Elite politique restreinte qui a mis en place un système de kleptocratie, source d’instabilité politique et de conflits dans le pays. Qu’ils soient arrivés au pouvoir par le biais d’un coup d’Etat ou d’une élection, les gouvernants successifs se sont montrés incapables d’apporter un véritable changement. Cela est du notamment au maintien des mêmes individus (souvent proches des dirigeants) aux plus hautes fonctions de l’Etat».

En voici encore un autre extrait: «En résumée, les chefs d’Etat centrafricains ont tous largement assis leur autorité en centralisant les pouvoirs dans la mesure du possible. Ils ont également étendu leur pouvoir personnel en recourant au clientélisme en échange d’un soutien politique, en particulier en nommant personnellement à des postes importants des individus issus des gouvernements précédents ou des proches de confiance….Par ailleurs, les groupes qui se disputaient le contrôle de l’Etat ont davantage cherché à accéder aux ressources et aux privilèges, qu’à se mettre au service des Centrafricains.

Plus loin, les auteurs écrivent: «Les régimes politiques centrafricains se caractérisent par le recyclage et le maintien d’une Elite politique restreinte, quel que soit le chef d’Etat, combinés à l’absence d’institutions étatiques efficaces. Il est primordial de comprendre ce fonctionnement si l’on veut traiter les origines structurelles de l’instabilité permanente dont souffre le pays et, à terme, mettre fin au Manège de Bangui, afin que le gouvernement puisse apporter le changement dont le pays à désespérément besoin».

Si on s’amusait à remplacer les mots Centrafrique et centrafricains par Guinée et guinéens dans ces différents passages on se rendra compte que ce rapport décrit exactement la situation qui prévaut dans notre pays. Il y a en Guinée des individus qui ont servi le premier régime de Mr. Sékou Touré et qui sont toujours en fonction. Tel est le cas par exemple du gouverneur de Labé, Madifing Diané.

A l’avènement de la deuxième république, le régime militaire s’est appuyé pendant longtemps sur les anciens cadres du PDG issus de la première république. Leur chef de file était Feu Aboubacar Somparé. Alors qu’on lui prête d’avoir combattu tous les régimes précédents, Alpha Condé a permis le retour des caciques aux plus hautes fonctions de l’Etat. L’un d’entre eux est l’actuel premier ministre de Guinée. Il y a même des cas ceux qui n’ont pas eu la chance d’avoir longue vie, ont été remplacés par leurs enfants ou petits-enfants. Tous se sont retrouvés à ces postes si importants non pas par le biais d’une élection transparente et crédible mais plutôt grâce au grand Manège de Conakry.

Voilà pourquoi de nombreux patriotes qui se battent aujourd’hui contre le troisième (3e) mandat et pour une alternance démocratique restent méfiants face au revirement de certains individus qui ont participé à la gouvernance d’Alpha Condé mais qui dénoncent aujourd’hui le système. A leurs yeux, ces derniers cherchent plutôt à se recycler au sein de la future classe dirigeante qui prendra le contrôle du pays après le départ de l’actuel président. Ceci a suscité une vive polémique après la publication de plusieurs tribunes par certains déçus du régime.

Et ceux qui en ce moment font de la transhumance en ralliant des partis rivaux sont vivement critiqués. Il est clair que si ce phénomène a été longtemps toléré, les temps ont bien changé car tout le monde veut en finir avec le «régime des opportunistes». Ceci traduit aussi un profond sentiment, le désir ardent des guinéens pour un changement véritable et une rupture totale avec ce système qui a longtemps mis notre pays en retard.

Il est vrai que tout mouvement libérateur doit être ouvert à tous ceux qui embrassent les idéaux et les principes sur lesquels il a été fondé, mais la question est de savoir quelle place faut-il réserver aux repentis et quel rôle doivent-ils jouer face aux enjeux de la lutte.

L’auteur de cet article est le Président du Mouvement de Réfondation, contributeur du site AlloAfricaNews

 

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