Le Président Alpha Condé au Musée Orsay, Paris, à la veille de la commémoration de l'Armistice, marquant le 100ème anniversaire de la fin de la deuxième guerre mondiale. REUTERS

«Un troisième mandat sera suicidaire pour le président Alpha Condé et pour la Guinée».
Interview d’Ajong Mbapndah L.

«Bien qu’il n’ait pas fait de déclaration officielle au sujet d’un projet de troisième mandat, le fait que le président Alpha Condé ou un quelconque membre de son entourage puisse avoir une telle pensée altère profondément l’image iconique d’agent du changement qui a mené au pouvoir l’actuel chef de l’Etat», c’est ce qu’a déclaré le directeur-général du site d’information AlloAfricaNews, basé à Washington.

«Au lieu que ce soit M. Condé qui ait changé le système, c’est le système qui l’a changé, et si le président réussit à obtenir un troisième mandat, les conséquences pour la Guinée seront tragiques», ajoute Ben Bangoura. «Les attentes du peuple guinéen n’ont pas été satisfaites sous sa présidence et le pays reste parmi l’un des plus pauvres du monde».
«La communauté internationale peut aider en persuadant M. Alpha Condé de renoncer à briguer un troisième mandat qui n’est ni dans son intérêt, ni dans celui des Guinéens», a poursuivi Ben Bangoura.

Le président Alpha Condé remplit son second et dernier mandat, conformément à la Constitution guinéenne. Quel est son bilan?

Une question pertinente de l’authentique journaliste que vous avez toujours été. Merci de m’avoir contacté. Lors d’une précédente interview, je me souviens que nous avions parlé d’une élection historique qui, après une transition tumultueuse, avait culminé avec la victoire du professeur Alpha Condé, un réformateur confirmé. Ce fut un moment d’espoir considéré par beaucoup comme la lumière au bout du tunnel pour la Guinée, après des décennies de régime militaire qui avaient laissé le pays en ruines.

Il s’était tellement battu pour des réformes démocratiques, pour les droits de l’homme et la bonne gouvernance dans le pays, a-t-il respecté les promesses qu’il avait faites quand il était dans l’opposition?

J’en doute. Les signes clés indiquent qu’il n’a pas honoré les promesses qu’il avait faites dans l’opposition. Les attentes des Guinéens sous sa présidence n’ont pas été satisfaites.

Madina, un quartier populaire de Conakry -la capitale guinéenne- où les habitants cohabitent avec des tas d’immondices.

La Guinée est toujours l’un des pays les plus pauvres au monde. La population manque d’eau pure et a un accès limité à l’électricité. Le citoyen moyen doit vivre avec moins d’un dollar par jour. Cela contraste avec les énormes ressources du pays. La Guinée, parmi ses richesses naturelles, a les troisièmes plus importantes réserves de bauxite du monde. Sur le front politique, les choses ne vont pas mieux non plus. Alpha Condé a renforcé son contrôle sur toutes les branches du gouvernement. Pendant ce temps le pays n’a pas eu d’élections réussies depuis des années. Par exemple, le mandat de l’actuelle assemblée nationale a expiré il y a sept mois. Alpha Condé a dû le prolonger par décret présidentiel.

Les élections locales tenues en février 2018 ont été marquées par la violence et les résultats n’ont toujours pas été réglés à travers le pays. La constitution guinéenne garantit la liberté de réunion, mais elle est présentement limitée. Le système de gouvernance est fortement corrompu, et l’Etat de droit n’est pas respecté. Et dans un apparent effort pour diviser afin de conquérir, Alpha Condé, de l’ethnie Malinké, a lancé une dangereuse politique. Sous son régime, il faut appartenir à l’ethnie Soussou pour pouvoir devenir premier ministre. Alors que le poste de président de l’Assemblée nationale est exclusivement réservé à quelqu’un né dans la région de la forêt, en tant que peulh vous appartenez à l’opposition. Quel genre de politique est-ce dans un pays où les gens, quelle que soit leur origine, ont d’une façon générale, vécu dans la paix et l’harmonie, comme une famille, depuis des siècles. Je préfère voir quelqu’un occuper un poste important dans le gouvernement en raison de ses compétences et non de son identité ethnique.

On parle de changer la constitution afin de lui permettre d’avoir un troisième mandat. D’où cela vient-il? Est-ce faisable et le président Condé soutient-il une telle idée?

Le journaliste Ben Bangoura, directeur-général du site d’information AlloAfricaNews

Alpha Condé n’a fait aucune déclaration officielle dans ce sens. Toutefois, il semble qu’il aille dans cette direction. Une source bien informée sur la question a déclaré qu’un projet de nouvelle constitution avait été préparé avec l’aide d’experts de pays étrangers, dont la France. Cette source a ajouté que ce document de fait garantit un troisième mandat à Alpha Condé, et il a de bonnes chances d’être adopté s’il est soumis cette année à l’assemblée nationale qui est dominée par le RPG-Arc-en-ciel, une coalition de partis qui appuie le président Condé. Cette même source concède toutefois que son avenir peut être incertain s’il est soumis à un référendum.

D’où vient cette idée? Bien sûr, elle vient d’Alpha Condé lui-même à cause de son désir croissant de rester au pouvoir jusqu’à sa mort. Il est entouré d’un clan qui lui dit qu’il mérite de prolonger sa présidence pour finir son travail comme «Dieu le Père». Il a des représentants déployés dans chaque région du pays qui graissent la patte des autorités locales et des leaders de la communauté pour qu’ils obtiennent le soutien à cette idée.

Pour rehausser son standing international déclinant, le président Condé aurait recruté plusieurs politiciens et journalistes français importants pour guider la campagne pour un troisième mandat. Des pays tels que la Chine et la Russie qui ont des intérêts substantiels dans les secteurs miniers en Guinée, ont indiqué leur volonté de soutenir une telle initiative. Alpha Condé a aussi demandé à son ambassadeur à Washington, Kerfalla Yansané, de lui obtenir une visite officielle à Washington qui inclurait une photo avec le président Trump à la Maison Blanche, photo qui serait utilisée comme instrument de propagande. Des membres de l’ambassade ayant de bons contacts dans la capitale américaine essaient d’engager un cabinet de lobbyistes pour les aider dans leurs démarches. Mais le résultat est loin d’être assuré.

Un troisième mandat est-il faisable? Probablement pas. L’actuelle constitution guinéenne comprend deux importantes provisions: l’article 27 stipule que le président ne peut rester au pouvoir plus de 10 ans. Pas plus longtemps. L’article 154 précise lui que si un amendement devait être adopté, il ne pourrait circonscrire l’article 27. Conscients qu’ils manquent d’une justification constitutionnelle, le président Condé et sa coterie ont opté pour une toute nouvelle constitution.

Les partis d’opposition et les groupes de la société civile sont-ils suffisamment organisés et sérieux pour combattre leur manœuvre?

L’opposition a réagi en rejetant catégoriquement toute action pour changer ou adopter une nouvelle constitution. Un nombre significatif d’organisations de la société civile émergent sous les auspices du FNDC (le Front national pour la défense de la constitution). Au cours des dernièrs mois, des chefs bien connus de la communauté, dont le Kountigui de Basse Côte, Elhadj Sèkhouna Soumah, un allié clé du président Condé, ont pris leur distance du projet. La question maintenant est de savoir si l’opposition a une claire stratégie et les moyens pour s’attaquer au président qui de l’avis général est maintenant très riche.

L’antenne-USA du FNDC (Front National pour la Défense de la Constitution), lors d’une réunion d’information à New York.

Mais je crois que la majorité des Guinéens est aussi opposée à une nouvelle constitution. Ils ont été les témoins de changements démocratiques dans les pays voisins de Sierra Leone, Libéria, Sénégal, Gambie, et plus récemment en Mauritanie, etc… Des changements qui ont mené à une transition pacifique du pouvoir d’un gouvernement à un autre. Ils veulent voir un tel changement positif en Guinée en 2020, en élisant un nouveau chef de l’Etat, quel qu’il soit, pour assurer la continuité. Ils ne veulent pas voir un autre autocrate mourir au pouvoir, en ne respectant pas la constitution, une situation qui pourrait déclencher une autre pénible période de transition.

Quelle est la position de l’armée dans ce drame en cours?

C’est difficile à dire pour le moment. Mais lors d’une décision spectaculaire, Alpha Condé a le 8 janvier 2019 affecté par décret quatre officiers haut gradés à des postes d’ambassadeur en Angola, à Cuba, en Guinée Bissau et au Mali. Au cours des récents mois, le président a transféré plusieurs autres officiers dans l’administration civile. Ils servent pour la plupart dans des régions reculées du pays. Les analystes pensent que ces changements ont été effectués principalement pour affaiblir l’armée, car ces officiers ont la réputation d’être expérimentés et peuvent nourrir le désir de faire un coup d’Etat si l’occasion s’en présente. A mon avis, ces décisions équivalent à une frappe préventive.
Avant cette action bizarre, le président Condé avait relevé de ses fonctions le feu Kéléfa Sall, président de la Cour constitutionnelle en exercice qui était ouvertement opposé à toute modification de la constitution. De fait en 2015, lors de la prestation de serment pour son second et dernier mandat, en présence d’une bonne dizaine de Chefs d’Etat, dont les éternels dictateurs du Tchad, du Rwanda et de la Guinée Equatoriale, le magistrat Kéléfa Sall avait recommandé que Alpha Condé se garde de changer la constitution pour pouvoir rester à la tête du pays. Le président n’avait guère apprécié le conseil.

Vous connaissez bien la situation en Afrique. Au Bénin, c’était le chaos, et les élections générales ont été une imposture. En Guinée, si le président Condé réussissait à changer la constitution, qu’est-ce que cela signifierait pour la démocratie en Afrique de l’Ouest et pour le reste de l’Afrique en général?

Cela aurait un effet dévastateur sur la région et en particulier sur la Guinée. Cela engendrerait le chaos dans un pays qui est déjà dans une spirale politique et économique descendante. Un troisième mandat serait marqué par un manque de vision, une absence de leadership d’une proportion historique de la part de l’octogénaire Alpha Condé que beaucoup considéraient dans le temps comme «l’opposant historique».
Souvenez-vous que c’était l’homme qui une fois s’était qualifié de «réformateur» et d’«unificateur». A un moment, il avait annoncé qu’il allait être «le Mandela de la Guinée». Celui qui allait apporter aux Guinéens tous les changements dont ils rêvaient depuis des décennies. Nous savons tous que Mandela a été le président d’un seul mandat dans l’Afrique du sud de l’après apartheid, refusant de rester au pouvoir de façon permanente. Nous savons aussi qu’en tant que rassembleur, il s’est battu pour la justice et l’égalité des droits pour tous. Alpha Condé, par contraste, semble vouloir s’accrocher au pouvoir à tout prix, comme Mugabe. De plus, la Guinée sous sa présidence est un Etat autocrate, un pays divisé en fonction des ethnies et des classes sociales, entre les riches et les pauvres. Il est venu au pouvoir en promettant de changer le système, et c’est le système qui l’a changé pour le pire.

S’il réussit à imposer une nouvelle constitution en Guinée, le président Condé pourrait bien ne pas durer très longtemps. Il pourrait bien être renversé par un mouvement populaire semblable à celui que nous venons de voir au Burkina Faso, et plus récemment au Zimbabwe, en Algérie et au Soudan. M. Condé doit comprendre qu’il y a une vie après la présidence, qu’il va mourir un jour d’une façon ou d’une autre. Par conséquence, il devrait concentrer ses efforts à polir son image de leader qui a eu un sens de l’histoire et qui a été capable de reconstruire son pays, le laissant en paix et économiquement prospère.

L’histoire nous a appris qu’aucun être humain n’a jamais réussi à accomplir tout ce qu’il souhaitait dans sa vie. Dans une société démocratique comme les Etats-Unis, il y a chaque fois une alternance, le président sortant dit toujours à son successeur: «Voici ce que j’ai accompli. Voici ce qui reste à faire». L’argument de M. Alpha Condé selon lequel il a besoin de plus de temps pour finir ce qu’il a commencé n’est pas sérieux.

Comment la communauté internationale peut-elle aider les Africains à se battre pour des réformes démocratiques?

La communauté internationale peut les aider en dissuadant M. Alpha Condé de songer à un troisième mandat. Ça n’est ni dans son intérêt ni dans celui des Guinéens. La communauté internationale peut aussi soutenir les organisations populaires du pays pour renforcer les institutions déjà en place. Comme l’a dit l’ancien président Obama: «L’Afrique n’a pas besoin d’hommes forts, elle a besoin d’institutions fortes». Nous savons aussi que les Etats-Unis sous la présidence de Donald Trump ne soutiennent pas ces dirigeants autocrates qui en Afrique ont laissé tomber leur peuple. Alpha Condé est certainement l’un de ceux-là aujourd’hui. Donc, un tel message des Etats-Unis est plutôt encourageant.

Quelle a été la situation des médias sous le président Condé et quelle est leur influence sur le processus politique guinéen?

Sous le président Condé, la situation des médias a été médiocre en raison du manque de ressources. Comme dans tout pays sous un régime dictatorial, les médias officiels, dont la radio-télévision guinéenne, ne sont que les porte-paroles du gouvernement. Les médias indépendants, notamment ceux en ligne, tendent à faire un meilleur travail en dépit de leurs limitations. En Guinée, ils sont l’objet de constantes attaques. Au cours des récentes années, plusieurs journalistes ont été tués dans l’exercice de leur profession, tandis que d’autres ont été arrêtés, harcelés, battus et emprisonnés. Entretien réalisé par Ajong Mbapndah L. avec Panafricanvisions. 

https://www.panafricanvisions.com/2019/third-term-bid-will-be-suicidal-for-president-alpha-conde-and-guinea-ben-bangoura/

 

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