Thierno Sadou Diallo, Président du Mouvement de Réfondation, contributeur du site AlloAfricaNews

C’est le 21 Novembre 2019, que le premier ministre guinéen Ibrahima Kassory Fofana a annoncé dans un discours sobre à Tougué, le lancement de l’Agence Nationale d’Inclusion Economique et Sociale, en court ANIES. Le choix de la ville de Tougué n’était pas fortuit!

C’est la préfecture la plus pauvre dans la région de Labé avec un taux de pauvreté de 66,2% affectant sa population, a indiqué le premier ministre. Selon lui, l’ANIES est la dernière innovation du gouvernement guinéen pour réduire la pauvreté ambiante et les inégalités qui se sont aggravées depuis plusieurs années déjà. C’est une initiative présidentielle (de M. Alpha Condé) pour faire partager aux plus démunis des guinéens les fruits de la croissance et des bons résultats macro-économiques enregistrés suite aux réformes engagées par son équipe depuis son arrivée au pouvoir. Et c’est dans ce cadre que le président Alpha Condé aurait décrété aussi que 15% des recettes fiscales minières soient réservées à l’ANAFIC, une autre agence créée pour favoriser un développement à la base des communautés.

Ainsi chaque ménage aurait sa part, aussi petite soit-elle, de la richesse créée en Guinée.
C’est une initiative à la fois louable et salutaire en direction des plus pauvres mais les chiffres que cite le premier ministre Fofana sont non seulement accablants mais ils révèlent aussi le fait que la tache sera difficile tant les défis à relever sont énormes.

Selon son propre constat, 60% des guinéens vivent en situation de pauvreté, et il ajoute que dans les zones rurales, ce taux s’élèverait à 65%. De son propre avis, et je le cite «nos enfants sont mal nourris, grandissent mal et ont une durée de scolarisation plus faible que dans les pays voisins». La question qu’il faut se poser alors est de savoir comment en est-on arrivé là quand on sait que la Guinée est dotée d’immenses richesses naturelles? Et M. Kassory Fofana est le premier à reconnaître que la situation actuelle est en décalage par rapport aux immenses potentialités du pays.

C’est un aveu d’échec pour les dirigeants guinéens qui ont été à la tâche lorsque la pauvreté gagnait du terrain. Il est indéniable que la mal gouvernance, les mauvaises politiques économiques, la corruption endémique et l’absence de cadres institutionnels adaptés ont contribué à plonger de plus en plus de guinéens au dessous du seuil de pauvreté durant les trente (30) dernières années. Or ce sont les mêmes hauts responsables qui étaient aux affaires et qui tenaient les manettes de l’économie guinéenne. Or un tel record ne milite pas en faveur d’une reconduction aux affaires de ces mêmes décideurs politiques. Si la tendance n’est pas renversée de manière drastique, on risque de voir ces taux de pauvreté grimper dans l’ordre de 70 à 75% pour les zones rurales.

L’ANAFIC et l’ANIES constituent donc la dernière trouvaille pour combattre la pauvreté et faire partager les fruits de la croissance au plus grand nombre. Mais ces deux outils suffiront-ils à freiner cette glissade vertigineuse vers l’abime et permettre à l’économie nationale de remonter la pente? La question reste posée surtout qu’il s’agit d’une idée novatrice dont on connaît peu les détails sur sa genèse, son financement, sa mise en œuvre, ses effets escomptés, ses résultats, et son incidence sur les populations et l’économie générale du pays. Tout ce qu’on sait se résume aux objectifs fixés à court et moyen terme, aux populations ciblées et les partenaires engagés pour la mise en œuvre du programme. A ce point, il y a donc plus de questions que de réponses et c’est justement peut être la où se situe le problème.

De la genèse de l’ANIES    

L’ ANIES nous a été présentée comme une initiative présidentielle, unique en son genre en Afrique de l’Ouest où elle n’a pas d’équivalent. C’est donc un programme pilote et innovant dont tout le monde attend de voir les résultats. Mais le tableau de bord qui a été dévoilé, avec toute la complexité des chiffres et statistiques dont il a fallu tenir compte, et bien entendu les sommes importantes nécessaires au financement du projet, laisse planer le doute sur les véritables concepteurs du programme. Malgré l’optimisme des dirigeants guinéens, il y a beaucoup de préjugés et de scepticisme autour de cette nouvelle initiative de réduction de la pauvreté dans un pays si faible économiquement. Et tout se passe comme si les véritables concepteurs du projet préfèrent rester dans l’ombre et laisser le gouvernement guinéen endosser l’entière responsabilité de la réussite ou de l’échec du projet. Surtout quand on sait qu’il y a beaucoup d’aspects de ce programme qui peuvent être sujets à controverse tant sur le plan du modèle économique que sur le plan des valeurs sociales et des normes juridiques internationales.

Pour les sceptiques comme moi, ce programme semble être sorti du laboratoire des expérimentations en cours par les institutions multilatérales de développement. Après l’échec des politiques d’ajustement structurel et des programmes d’initiative aux pays pauvres très endettés (PPTE), c’est une autre recette qui a été mise à point pour renflouer l’économie des pays en état de faillite. Il est tout à fait inconcevable pour nous qu’un programme qui va toucher plus de la moitié de la population guinéenne et qui nécessitera une dépense publique importante peut être élaborée sans le concours et l’assistance de la Banque Mondiale. Une fois le programme acquis, les Etats peuvent alors explorer les sources de financement et réaliser les montages financiers qui répondent à leurs besoins.

Avec un taux de pauvreté aussi élevé touchant plus de la moitià de la population (60%), il était plus qu’urgent que les spécialistes du développement viennent très rapidement au secours de la Guinée.

Tous les clignotants sont au rouge

Ce n’est point un hasard que la Guinée soit le premier pays choisi en Afrique de l’Ouest pour tester ce programme. Le cas de la Guinée a toujours été déconcertant. Malgré les immenses ressources naturelles, avec les plus grandes réserves mondiales de bauxite, la présence de nombreux matériaux et minerais précieux comme l’or, le diamant, le fer, le graphite, un sol riche et propice à l’agriculture, des potentialités énergétiques importantes avec un vaste réseau de cours d’eau et une pluviométrie abondante, le pays reste encore l’un des plus pauvres de la planète et de la région ouest-africaine. Même si certains indicateurs macro-économiques comme l’inflation, la balance de paiement ont été maitrisés ces derniers temps et avec une sensible augmentation du PIB, la relative croissance de 5,8% en 2018, et de 10% en 2016 et 2017 ne s’est pas reflétée sur le panier de la ménagère. Et plus déroutant encore, la pauvreté continue à gagner du terrain.

En 2017, le taux de pauvreté était de 55,2% de la population. En 2019, ce taux a grimpé à 60% dans les villes et à 65% pour les zones rurales, selon les chiffres avancés par le premier ministre Ibrahima Kassory Fofana. Qu’en sera t-il pour 2020, 2021 et pour les années à venir?

Le pourcentage d’adultes alphabétisés reste très faible (34%) et l’espérance de vie à la naissance est de 60,6 ans pour la population totale, 59 ans pour les hommes et 62, 2 ans pour les femmes (2016 est). Alors que l’espérance de vie moyenne dans le monde est de 70 ans et 67 ans pour notre voisin immédiat, le Sénégal (2016 est.). Les chiffres du chômage sont tout aussi inquiétants avec un taux plus élevé chez les jeunes (60%).
Tous ces chiffres si alarmants font que la Guinée est classée 175e sur 189 pays suivant l’indice de développement humain (IDH) défini par le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD).

La migration économique comme conséquence de la pauvreté

Les autorités guinéennes ont appris a leurs dépens qu’il ne suffit pas seulement d’afficher de bons résultats macroéconomiques sur son tableau de bord, mais il faut aussi tenir compte de certains facteurs qui reflètent mieux le niveau de vie des populations : l’esperance de vie a la naissance, le niveau de scolarisation des jeunes. Ce sont ces données que l’IDH prend en compte pour évaluer le taux de développement humain des pays.

Les êtres humains sont ainsi faits qu’ils ont tendance à migrer vers les pays où la population bénéficie de la meilleure qualité de vie. C’est pourquoi de nombreux africains en quête du bien-être, prennent tous les risques inimaginables en traversant mer et désert pour aller se refugier en Europe. A ce titre, l’Afrique constitue le premier continent d’origine des demandeurs d’asile en France. Selon les chiffres de l’Office français de protection des refugiés et apatrides (OFPRA), les principaux pays de provenance des demandeurs d’asile africains ont été en 2017, le Soudan, la Guinée, la Côte d’Ivoire, la République démocratique du Congo et le Mali. En ce début d’année 2019, les principaux pays d’origine sont la Géorgie, l’Albanie, en augmentation soutenue, devant l’Afghanistan, qui était au premier rang en 2018, la Guinée et la Côte d’Ivoire.

Aujourd’hui, les ressortissants de Guinée sont parmi les premiers contingents à entrer sur le continent par la Méditerranée Occidentale et Centrale. Déjà, en 2018, les citoyens de cet Etat d’Afrique de l’Ouest, ancienne colonie française, se sont hissés au deuxième rang de la demande d’asile en France derrière l’Afghanistan, avec 8,433 demandes de protection. Les guinéens représentent aussi la première nationalité parmi les mineurs non accompagnés, soit près du tiers d’entre eux, avec 5,227 mesures de protection en 2018.

Les raisons qui poussent de nombreux guinéens à quitter leur pays sont liées à l’extrême pauvreté. Les statistiques dont nous avons fait état plus haut révèlent que les deux tiers des 12,5 millions de guinéens vivent dans la pauvreté. On a vu aussi que les jeunes (60% de la population) étaient particulièrement affectés par le chômage. Les violences policières qui s’abattent sur les jeunes lors des grandes manifestations de rue poussent un grand nombre d’entre eux à choisir les chemins de l’exil. Et c’est pourquoi on note aussi une forte proportion de jeunes, originaires du Fouta-Djalon (Mamou, Tougué, Labé, Pita, Telimelé) parmi les contingents de migrants en Europe et en France.

Dans de nombreux cas, ces jeunes, une fois arrivés à destination, renvoient de l’argent à leurs familles restées sur place. En moyenne, ils peuvent envoyer entre 25 et $50 dollars US par mois. Du fait du manque d’emplois rémunérateurs et l’extrême pauvreté, de nombreuses familles ne comptent que sur ces transferts de fonds pour leur survie quotidienne. C’est pourquoi on constate que dans bien des cas, ce sont les familles elles-mêmes qui poussent leurs jeunes à partir. Souvent elles acceptent de financer le trajet vers l’Europe.

C’est donc un problème lancinant pour les européens qui voient chaque jour arriver sur leurs côtes de jeunes africains desoeuvres et désespérées de s’offrir eux aussi un bien-être dont ils peuvent seulement rêver dans leur pays d’origine. A tel point que le problème de l’immigration clandestine est devenu l’un des principaux thèmes de campagne dans les élections européennes et un sujet préoccupant que les partis d’extrême droite ont souvent exploité pour réaliser des scores jamais égalés auparavant.

La quête est donc lancée pour trouver les meilleures voies et solutions à la résolution de cette crise migratoire qui touche profondément l’Europe. Les initiatives se poursuivent sur plusieurs fronts: signature d’accords avec les pays de transit (Algérie, Maroc, Libye), lutte contre les réseaux de passeurs, primes de retour volontaire, fonds d’aide et assistance pour le développement de l’entrepreneuriat etc.… L’ANIES en serait-elle la dernière née?

Des objectifs de l’ANIES

Dans son discours de lancement de l’ANIES à Tougué, le premier ministre guinéen a décliné les objectifs qu’ils comptent atteindre à court et moyen terme. En voici les détails:

Selon I. Kassory Fofana, «à la création de l’ANIES en Janvier 2019, l’objectif était de consacrer l’équivalent de 2% du PIB qui constitue la richesse nationale, à la réduction de la pauvreté. A date, 179 millions de dollars américains ont été mobilisés, soit plus de 2,8% du PIB de la Guinée. Le nouvel objectif est d’atteindre 4% du PIB d’ici 2025, que le gouvernement compte orienter vers les 40% les plus pauvres, soit environ 6 millions de guinéens.

L’ANIES va réaliser des transferts monétaires, faire participer des jeunes et adultes à des travaux à haute intensité de main d’œuvre, aider les pauvres dans le secteur de l’agriculture et dans l’entrepreneuriat.

Le déploiement de l’ANIES va se faire en 2 phases. Une première phase expérimentale va porter sur les préfectures de Gaoual, Forécariah, Kindia, Beyla, Dabola, Kérouané, Kouroussa, Mamou, Tougué et la région spéciale de Conakry. Sur un échantillon de 400,000 personnes, chaque ménage éligible recevra 250 000 GNF/mois ($25 US) pour 6 mois durant lesquels l’ANIES proposera également aux jeunes et adultes valides de prendre part à des travaux à haute intensité de main d’œuvre contre une rémunération journalière de 35000 francs guinéens.

Toujours, selon le premier ministre, “le choix de ces territoires a été opérée sur des bases économiques et sociales, à travers l’indice de pauvreté (multidimensionnel)».

Il convient de noter ici que ces territoires correspondent aussi aux zones d’origine des guinéens qui sont les principaux demandeurs d’asile en France.

Mais I. Kassory Fofana a ajouté aussi un détail important. Il nous apprend que «l’opération débutera à Tougué avec l’identification des personnes à aider. L’institut National de la Statistique (INS) partenaire de l’ANIES, se rendra dans les ménages de Tougué pour collecter les données économiques et sociales qui permettront de définir le niveau de pauvreté. L’entreprise IDEMIA, autre partenaire de l’ANIES, viendra prendre les données biométriques (les empreintes digitales) afin de sécuriser les identités.
Il conclut en disant: l’inclusion commencera par le Fouta».

Du Financement de l’ANIES

Même si tous les chiffres ne sont pas encore disponibles, on sait d’ores et déjà que les ressources financières de l’ANIES proviennent du budget national, de la Banque Mondiale, de la Banque Africaine de Développement et d’autres partenaires au développement. Le gouvernement guinéen bénéficie dans ce cadre d’un don de 40 millions de dollars américains de la part de la Banque Mondiale.

Récemment, une délégation représentant la ligue arabe (22 pays arabes) et le ministère de l’Intérieur des Emirats Arabes Unis, a approuvé à Conakry, le financement d’un projet de 75 millions de dollars américains en faveur de la digitalisation de l’ANIES et de la Mission d’Appui à la Mobilisation des Ressources Intérieures (MAMRI). Selon le Dr. Ali Mohamed Akhoori, directeur exécutif du secrétariat général du cabinet du ministre de l’intérieur des Emirats Arabes Unis et en même temps président du Conseil Economique de la Ligue Arabe, cette digitalisation devrait favoriser le développement du système économique guinéen.

Il est évident qu’une bonne partie du financement de l’ANIES provient des institutions multilatérales de développement et des partenaires techniques et financiers.

De la gestion des données biométriques

Ce sont près de 1000 jeunes qui ont été recrutés par l’ANIES pour assurer la collecte des données économiques et sociales de la population pauvre. La collecte devrait en principe, avoir démarrée le 18 Novembre 2019.

Une fois que ce travail sera achevé, la tache reviendra à l’Entreprise IDEMIA de venir prendre les données biométriques (empreintes digitales). IDEMIA est une multinationale française spécialisée et leader mondial de l’identité civile. Anciennement connu sous le nom de Morpho SAS, l’entreprise faisait partie du groupe SAFRAN jusqu’en 2017. Le 31 Mai 2017, Morpho et Oberthur Technologies vont fusionner pour devenir OT Morpho. La multinationale sera rebaptisée IDEMIA le 28 Septembre 2017. Elle a 14,000 employés avec un revenu de 3 milliards de dollars US.

Après la collection des données biométriques par IDEMIA, la gestion proprement dite de ces données sera assurée par AL road, une entreprise semi-publique des Emirats Arabes Unis, avec laquelle l’ANIES a signé un accord. Selon la directrice de l’ANIES, Al road va «construire un centre de base de données qui sera remplacé dans quelques mois par un centre de gestion des données qui sera à la pointe de la technologie et ca permettra à la fois d’héberger les données générées à la fois par l’ANIES et la MAMRI, mais également les données de toute entité publique, si elle le souhaite».

La question qu’il faut se poser maintenant est de savoir à quel point les données biométriques des citoyens guinéens seront sécurisées? Quelles garanties le gouvernement guinéen offre t-il pour protéger ces données? Toute cette opération ne souleve t-elle pas un certain nombre de questions éthiques? Est-il judicieux et légal qu’il soit donné à des tiers l’accès aux données biométriques des citoyens guinéens? Quel usage peuvent en faire des tiers? Ces données peuvent-elles être utilisées dans les affaires de justice ou de demandes d’asile? Quels en sont les contours juridiques et ont-ils entièrement explorés?

Dans une communication relative à la mise en place de l’ANIES, le premier ministre I. Kassory Fofana aurait anticipé en abordant un certain aspect lié à la gestion des données biométriques. Il dit notamment que «des garanties d’interopérabilité et de réversibilité ont été imposées. Ce qui signifie que pour ce qui concerne la base de données biométriques de l’ANIES, la Guinée est à l’abri de toute forme de dépendance technologique, s’il est décidé par exemple de rompre la relation contractuelle avec Idemia». Mais en réalité, cela résout-il toutes les questions d’éthique et de confidentialité soulevées par la collecte des données biométriques des citoyens guinéens les plus pauvres?

Aux juristes de se pencher sur toutes ces questions pour s’assurer que les droits constitutionnels des citoyens guinéens les plus vulnérables seront protégés et respectés dans l’exécution d’un programme à durée de vie très limitée. Thierno Sadou Diallo

 

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