Vingt ans après l’invasion américaine et de ses alliés, c’est un retour à la case départ en Afghanistan: dimanche, les talibans ont pris Kaboul et le gouvernement s’est effondré. Les événements ont poussé le Canada à fermer «temporairement» son ambassade et à rapatrier son personnel en catastrophe.

L’entrée des talibans dans la capitale afghane a créé une onde de choc dans le monde. Dimanche matin, alors qu’il annonçait le déclenchement d’élections générales au pays, le premier ministre Justin Trudeau y a consacré le début de son discours. «Nous demeurons extrêmement préoccupés par la situation en Afghanistan, a-t-il affirmé. Depuis ce matin, le personnel diplomatique est sur le chemin du retour vers le Canada.»

Le gouvernement dit qu’il reprendra ses activités diplomatiques dès que la situation lui permettra de « garantir des services appropriés et une sécurité adéquate » à son personnel. Plusieurs autres pays sont eux aussi dans le processus d’évacuer à la hâte leurs diplomates et ressortissants.

C’est un retour à la case départ

— Sami Aoun

Sans grande résistance, les talibans ont fait une avancée fulgurante sur le territoire afghan depuis une dizaine de jours et se sont emparés de plusieurs villes d’importance. Le président, Ashraf Ghani, a fui le pays dimanche, peu avant l’arrivée des insurgés à Kaboul.

«Les talibans ont gagné avec le jugement de leurs glaives et de leurs fusils et sont à présent responsables de l’honneur, de la possession et de l’autopréservation de leur pays», a écrit M. Ghani sur Facebook. Il a indiqué avoir quitté l’Afghanistan pour éviter un «bain de sang», car «d’innombrables patriotes auraient été tués» et la capitale «aurait été détruite».

La prise de Kaboul est une « déroute, une débâcle et un échec lamentable pour les pays occidentaux et membres de l’OTAN», lance Sami Aoun, professeur à l’Université de Sherbrooke et directeur du comité scientifique de la Chaire UNESCO en prévention de la radicalisation et de l’extrémisme violent. «C’est un retour à la case départ», dit-il, en entrevue avec Le Devoir.

Les talibans avaient instauré l’Émirat islamique d’Afghanistan entre 1996 et 2001, jusqu’à la chute de leur régime à la suite de la « Guerre contre la terreur » enclenchée par le gouvernement de George W. Bush. « Dans le scénario le plus optimiste, nous espérons un partage du pouvoir et non pas un monopole des talibans », souligne Sami Aoun.

Les insurgés ont envahi le palais présidentiel dimanche, selon des images de la chaîne d’information Al-Jazeera. Un porte-parole, Suhail Shaheen, a déclaré à la BBC qu’ils escomptaient un « transfert pacifique du pouvoir » dans les prochains jours.

Face à l’appel à l’aide d’Afghans qui craignent pour leur vie, le Canada a décidé de rapatrier des réfugiés qui ont soutenu la mission militaire et diplomatique canadienne dans le pays. Justin Trudeau a réitéré dimanche que 20 000 Afghans et leurs familles seront accueillis dans les prochains mois.

Mais pour l’instant, à Kaboul, le chaos et l’inquiétude règnent alors que plusieurs, en panique, ont fui vers l’aéroport, et que les talibans ont installé des points de contrôle dans la ville. Nipa Banerjee, professeure auxiliaire à l’École de développement international et mondialisation à l’Université d’Ottawa, croit qu’il sera difficile pour le gouvernement de remplir sa promesse.

«Je ne comprends pas comment ils vont faire pour rapatrier ces 20 000 réfugiés», affirme au Devoir celle qui a travaillé en Afghanistan de 2003 à 2007 à l’ambassade du Canada. «L’élection en cours pourrait rendre ça plus difficile opérationnellement, cela pourrait prendre du temps. Cela va être très difficile», estime-t-elle.

Pour M. Aoun, la volonté du Canada et d’autres pays occidentaux d’offrir refuge à des Afghans est une façon de se «réconforter moralement». «Ils sont en train d’alléger les accusations qu’ils ont trahi l’Afghanistan et leurs idéaux. Ils n’ont pas honoré la justification de leur droit d’ingérence», dit-il.

Résurgence du terrorisme?

L’effondrement du gouvernement afghan et le retour au pouvoir des talibans font craindre une accélération de la consolidation des groupes terroristes dans le pays.

Selon ce que plusieurs médias américains ont rapporté, le chef d’état-major des armées des États-Unis, Mark Milley, a déclaré lors d’une réunion téléphonique dimanche que les évaluations précédentes, selon lesquelles les groupes terroristes pourraient réapparaître dans le pays d’ici deux ans, seraient probablement révisées et que le délai serait avancé.

«Al-Qaïda a besoin d’États faibles, ou qui supportent ce que le groupe tente d’accomplir, pour proliférer. Clairement, en Afghanistan, nous pouvons voir que nous sommes de retour à un environnement favorable », souligne en entrevue avec Le Devoir Shiraz Maher, directeur du Centre international pour l’étude de la radicalisation et la violence politique au King’s College de Londres. « Cela pourrait devenir problématique», estime-t-il.

Le chercheur ajoute que les talibans et Al-Qaïda ont toujours eu un lien très fort. «Il reste à voir jusqu’à quel point leur relation sera rendue publique», dit-il.

Lors de leur avancée sur le territoire afghan, les talibans ont de plus libéré des prisons et cela pourrait profiter au groupe armé État islamique, malgré la rivalité entre les deux groupes. «Des militants du groupe armé État islamique seront relâchés. Et nous savons que ce genre de groupe profite du chaos et de la turbulence, comme c’est le cas présentement. Ils vont tenter d’exploiter la situation», conclut M. Maher. AFP

 

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