Après sa désignation comme Président du Conseil National Pour le Salut du Peuple (CNSP), le chef de la junte et nouvel homme fort du Mali, le Colonel Assimi Goita s’avance vers les micros pour répondre aux questions des journalistes. Interpelle sur la nature de cette nouvelle transition, il dit: «Nous n’avons plus droit à l’erreur». Cette phrase, lancée de façon lapidaire exprime parfaitement le sentiment d’urgence nationale pour la survie de l’Etat malien. Mais elle peut tout aussi bien résumer la situation qui prévaut dans d’autres pays africains en proie à une instabilité chronique. Le cas de la Guinée, pays voisin du Mali, vient souvent à l’esprit à cause des manifestations grandioses de l’Opposition pendant plus d’un an pour protester contre le changement de la constitution et un possible 3e mandat pour le président Alpha Condé.

Pour la Guinée et bien d’autres pays africains, l’exemple malien peut servir de cas d’école, de source d’inspiration ou de signe prémonitoire des futurs évènements. Tout dépendra en réalité de la façon dont la transition sera gérée par les militaires maliens et l’ensemble des forces politiques, syndicales et les organisations de la société civile. C’est donc un moment très critique car le pays joue sa dernière carte.

Il y a eu déjà d’autres rendez-vous manqués. En excluant la période liée au régime militaire, le Mali a déjà connu deux transitions qui, au regard de ce qui passe aujourd’hui, ont été des échecs. La première fois ce fut après le renversement du General Moussa Traoré, le 26 Mars 1991 par le lieutenant –colonel Amadou Toumani Touré. Ce dernier instaura une période de transition qui aboutira à l’élection d’Alpha Oumar Konaré en 1992. La seconde fois, ce fut après le 22 Mars 2012, date à laquelle le capitaine Amadou Haya Sanogo renversa le Général Amadou Toumani Touré qui s’était fait élire président après les deux mandats du président Konaré en 2002. Cette transition prit fin en Septembre 2013 avec l’élection d’Ibrahim Boubacar Keita comme président de la République.

Le Mali est entrain de vivre donc sa troisième transition après le renversement du président Ibrahim Boubacar Keita par les militaires du CNSP au cours de la nuit du 19 Aout 2020. Ce coup d’état a été condamné par la communauté internationale et surtout par la CEDEAO qui réclame une transition d’un an et la mise en place d’un gouvernement de transition dirigé par un civil. L’organisation ouest-africaine a déjà appliqué des sanctions contre le pays dont la fermeture des frontières et la suspension des échanges commerciaux et transactions financières.

La durée de la transition et la mise en place d’un gouvernement dirige par une personnalité consensuelle

Au regard de tout ce qui précède, la gestion de cette transition de la dernière chance est donc d’une importance capitale pour la survie de l’Etat malien. Mais avant tout, il faut résoudre les questions liées à la durée de la transition et à la mise en place d’un gouvernement dirigé par une personnalité consensuelle et acceptée de tous. Cependant, les membres de la junte et les chefs d’Etat de la CEDEAO ne voient pas les choses de la même manière.

Pour sortir de l’impasse, la Junte a initié des consultations avec plusieurs entités de la société malienne et notamment le M-5 RFP, le mouvement citoyen derrière les manifestations monstres qui ont précède la chute d’Ibrahim Boubacar Keita.

A l’issue de ces rencontres, un compromis sera certainement trouvé. Mais tous les acteurs de la crise malienne doivent se rappeler que si cette nouvelle transition est bâclée, le pays accusera encore des décennies de retard et sa survie même sera en danger.

Les maux qui assaillent le Mali sont très profonds et ne se résument pas seulement à une crise postélectorale où à des scandales de corruption. Voilà un pays dont la partie Nord est occupée par des groupes armés hostiles et qui subit des attaques terroristes récurrentes. Malgré la présence des forces étrangères pour le maintien de la paix (Force Barkhane, Minusma), des conflits intercommunautaires éclatent souvent dans le centre du pays faisant des centaines de victimes. Le Mali présente donc tous les symptômes d’un pays en guerre. Même si la transition ne sera pas entièrement mise à profit pour régler tous ces problèmes, il est important cependant qu’elle soit assez longue pour identifier et entamer les chantiers à poursuivre. C’est cette réalité indéniable que la Junte, le M-5 RFP et la CEDEAO doivent garder à l’esprit en déterminant les contours de cette transition. Généralement, il est admis qu’il faut en moyenne une période de dix-huit (18) mois pour mener à bon port une telle barque. Et s’il faut absolument choisir un civil, pourquoi pas un militaire à la retraite qui aura le double avantage de la connaissance du terrain et l’expérience nécessaire pour sortir le pays de cette guerre larvée.

Pour une refondation de l’Etat malien

L’une des grandes priorités des autorités de la transition est de trouver les voies et moyens pour mettre fin à la guerre. Et au regard des réalités sur le terrain, la solution ne sera pas militaire. Il faudra une diplomatie active pour amener tous les belligérants à la table des négociations. Et cette diplomatie passera nécessairement par l’axe Bamako-Alger-Nouakchott et Paris en impliquant au passage tous les membres du G-5 Sahel. On le sait tous, les groupes armés qui sévissent au Nord du Mali bénéficient d’appuis extérieurs et de bases de repli.

Avec la longue frontière qu’il partage avec la Mauritanie au Nord-Ouest et l’Algérie au Nord, le Mali ne peut aspirer à une paix durable sans l’implication de ses deux grands voisins. Et surtout de l’Algérie qui possède une armée qui a déjà fait ses preuves contre ces groupes terroristes. C’est dans cette voie que la CEDEAO et même l’Union Africaine devraient aider les futures autorités de la transition au lieu d’imposer des sanctions draconiennes dont les conséquences seront plus nocives pour les populations.

L’autre priorité sera de revoir les fondements de l’Etat malien et procéder à une restructuration profonde des institutions de la République. Cela ne peut se faire qu’en posant un diagnostic sans complaisance de la gouvernance sous les anciens régimes et du bilan qui en a résulté. Pour corriger les erreurs du passé, il faudra bien comprendre comment ce pays certes enclavé, mais si vaste et diverse a pu se retrouver dans une crise aussi profonde. Et pourquoi toutes les transitions politiques qui ont eu lieu n’ont pas abouti à ramener le pays sur le chemin de la paix et de la stabilité. Longtemps, on a pensé que la crise malienne se résumait à un conflit de leadership, à des egos surdimensionnés ou à une corruption ambiante.

Alors que les fondements même de l’Etat étaient défaillants. Et aucun président malien n’a réussi encore à changer ce système, de Modibo Keita à Ibrahima Boubacar Keita.

Le péché originel des dirigeants maliens a été de penser que le Mali se limitait à la région de Ségou. Bien qu’ils exercent une juridiction sur la totalité du territoire, les différents régimes qui se sont succédé à Bamako ont toujours négligé le Nord du pays où il y a eu très peu d’investissements publics. Les régions de Mopti, Tombouctou, Gao, et Kidal ont été longtemps abandonnées à elles-mêmes et leurs habitants traités comme des citoyens de seconde classe. Rares sont ceux qui pouvaient accéder à des postes administratifs, à des postes de direction ou prétendre jouer un rôle dans la gestion des affaires du pays.

Pourtant depuis l’indépendance, acquise en 1960, les Touaregs du Nord Mali n’ont cessé de réclamer leurs droits et la reconnaissance de leur statut comme des citoyens à part entière. Mais le président Modibo Keita les avait toujours ignoré. Durant ses vingt-trois (23) ans de règne, Moussa Traore ne fera même pas cas d’eux, alors qu’il était plus préoccupé à mettre en place une dictature implacable.

Le président Alpha Oumar Konaré fut l’exception qui confirme la règle en ce sens qu’il essaya de gouverner de façon équitable pour l’intérêt de tous les maliens. Ses deux mandats furent les plus paisibles et les plus utiles pour le Mali. Tel ne fut pas le cas pour son successeur Amadou Toumany Touré, qui lui préféra tout simplement sous-traiter la gouvernance du pays à la Libye de Mouammar Kadhafi. Le Mali était devenu tout simplement un pays satellite de la grande Jamahiriya Libyenne. A tel point qu’à la chute de Kadhafi, le Mali ne put contenir et empêcher le repli vers son territoire de tous ces combattants lourdement armés qui fuyaient le théâtre d’Operations libyen. Avec le Mouvement de Libération de l’Azawad né é la suite du mécontentement général des Touaregs, et le reflux en terre malienne des groupes armés de Libye, tous les ingrédients étaient réunis pour un cocktail explosif dans le Nord Mali. Sans le déploiement de l’Opération Serval, les groupes djihadistes Ansar Dine et Mujao auraient établi leur QG au Palais de Koulouba à Bamako.

La conséquence directe de tous ces développements est que le Mali se trouve amputé d’une bonne partie de son territoire. Et l’arrivée d’Ibrahim Boubacar Keita (IBK) au pouvoir n’a pas arrangé les choses puisque selon ses propres aveux, en 7 ans de pouvoir, il n’a pas réussi à redresser le pays et à donner «corps et vie» à l’Armée malienne. Son règne a été plutôt marqué par la corruption, le clientélisme et l’insécurité alimentée par un regain de tensions communautaires. En plus le président ne travaillait pas et était plutôt préoccupé par la jouissance du pouvoir.

La transition qui s’ouvre donc au Mali est révélatrice de bien de maux sur lesquels les nouvelles autorités doivent incessamment se pencher pour redonner au pays un nouveau départ. Le changement ne viendra pas avec un simple changement d’équipe. Il faut faire une refondation de l’Etat malien sans quoi le pays sera confronté à un nouvel échec dont il pourra difficilement se relever avec toutes les crises dans lesquelles il se débat sur les plans sécuritaire, politique, sanitaire, économique et social. C’est pourquoi la durée de la transition doit être bien définie (18 mois au plus) et le choix des hommes et femmes pour faire traverser le Mali cette zone de turbulence doit être fait sur la base des critères de mérite, d’excellence et de patriotisme.

Tous les observateurs ont les yeux rivés sur ce pays héritier des grands royaumes de l’Afrique de l’Ouest à cause du fait que d’autres pays de la sous-région connaissent les mêmes maux et ont déjà connu des transitions ratées. C’est le cas justement de la Guinée où la candidature d’Alpha Condé à un troisième mandat est vivement contestée. A quelques mois du scrutin présidentiel, il a changé la constitution pour faire sauter les dispositions liées à la limitation des mandats.

Quand on sait que son règne a été marqué par une corruption endémique, le clientélisme, l’ethnocentrisme avec son corollaire -le régionalisme, on ne peut s’empêcher de penser au scenario malien. Les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets. Aussi bien à Bamako qu’à Conakry, la chienlit n’a que trop duré! Avec la seule différence qu’au Mali, on a décidé de prendre le taureau par les cornes.

Sans nul doute, la vie politique de la sous-région sera guidée à la lumière de la résolution de la crise malienne!

T. Sadou Diallo
Président du Mouvement «REFONDATION»

 

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