Après presque dix mois d’une contestation populaire inédite ayant emporté le président Abdelaziz Bouteflika, les Algériens votent jeudi lors d’un scrutin sous tension marqué par une nouvelle manifestation de masse à Alger et de sérieux troubles en Kabylie.

Dans l’après-midi, des dizaines de milliers de personnes sont rassemblées dans le centre d’Alger pour dénoncer l’élection en cours, qu’ils voient comme une manœuvre de survie du régime, ont constaté des journalistes de l’AFP.

Toute la matinée, la police antiémeute, déployée en force au cœur de la capitale, était rapidement et brutalement intervenue pour tenter d’empêcher tout rassemblement.

Mais les manifestants sont finalement parvenus à faire nombre et ont réussi à briser un cordon de police qui leur barrait l’accès au carrefour de la Grande Poste, lieu symbolique de rassemblement du «Hirak», le « mouvement» de contestation inédit qui ébranle l’Algérie depuis février.

«Le peuple veut son indépendance!», a scandé la foule.

Le vote a par ailleurs dû être brièvement suspendu dans un centre électoral proche après l’intrusion de manifestants. Il a rouvert après l’évacuation de ces protestataires.

Selon le président de l’Autorité nationale indépendante des élections (Anie) Mohamed Charfi, le taux de participation-enjeu majeur du scrutin-a atteint 7,92 % à 11 h (5 h à Montréal).

Un chiffre « globalement respectable » selon lui, mais inférieur à celui enregistré à 10 h (9,15 %) lors de la présidentielle de 2014. Cette année-là, 50,7 % des votants s’étaient déplacés.

La plupart des observateurs s’attendent à une forte abstention, le «Hirak» ayant appelé au boycottage, alors que le pouvoir répète depuis plusieurs semaines que la participation sera «massive».

Faute de sondage, impossible d’évaluer combien des 24 millions d’électeurs prévoient d’aller voter.

M. Charfi s’est aussi félicité du « bon déroulement » de l’élection dans « 95 % des centres de vote », qui ont ouvert à 8 h et doivent fermer à 19 h. Mais aucun chiffre ne devrait être disponible immédiatement.

Le vote est en très perturbé, voire à l’arrêt, dans plusieurs localités de la région frondeuse de Kabylie, où un centre de vote a notamment été saccagé à Bejaïa (80 km au sud-est d’Alger).

À Tizi-Ouzou et Bouira (90 km à l’est et 80 km au sud-est d’Alger), deux autres villes de cette région berbérophone, des heurts ont éclaté et toutes les opérations de vote sont interrompues, selon plusieurs sources.

Les gendarmes ont lancé des grenades lacrymogènes pour empêcher des manifestants d’entrer dans la wilaya (préfecture) de Tizi-Ouzou, et une antenne locale de l’Anie a été incendiée à Bouira.

«Mascarade électorale»

Dans les bureaux de vote d’Alger, la situation semblait contrastée : à Bab el-Oued, une centaine d’électeurs, dont de nombreux jeunes, se sont pressés dès l’ouverture et contre toute attente au principal centre de vote de ce quartier populaire, a constaté une journaliste de l’AFP.

«Je vote, car j’ai peur que le pays s’enlise dans la crise », a expliqué Karim, un fonctionnaire de 28 ans. Mahdid Saadi, un retraité de 76 ans, a montré sa carte d’électeur avec de très nombreux tampons: «J’ai toujours voté et je vote encore aujourd’hui, c’est un devoir».

«Je suis avec le “Hirak” mais il faut que ça finisse. J’ai perdu 70 % de mon chiffre d’affaires et beaucoup de commerçants sont dans mon cas », a dit Sid Ali, 48 ans, négociant à Bab El Oued.

Mais l’affluence était faible dans plusieurs autres bureaux de la capitale, selon des journalistes de l’AFP. Beaucoup d’électeurs refusent de donner leur nom à la presse par peur de se faire insulter sur les réseaux sociaux.

La télévision nationale montre elle des files d’électeurs dans plusieurs régions. Certains internautes s’en amusent et se demandent « combien ils ont été payés ».

Le «Hirak», mouvement antirégime né le 22 février et ayant obtenu la démission en avril de M. Bouteflika, reste farouchement opposé à ce scrutin que le pouvoir, aux mains de l’armée, a voulu organiser coûte que coûte.

Le mouvement dénonce une «mascarade électorale», exige la fin du «système» aux manettes depuis l’indépendance en 1962, et le départ de tous ceux qui ont soutenu ou pris part aux 20 ans de présidence de M. Bouteflika.

Or, les cinq candidats (Abdelaziz Belaïd, Ali Benflis, Abdelkader Bengrina, Azzedine Mihoubi et Abdelmajid Tebboune) sont tous considérés par la contestation comme des enfants de ce «système», et accusés de lui servir de caution.

Appel au calme

Mercredi, des personnalités proches du « Hirak » ont averti du contexte de « vives tensions »dans lequel se déroule le scrutin, considérant le pouvoir « responsable de tout dérapage éventuel dans les jours à venir».

Elles ont aussi exhorté les contestataires à « demeurer pacifiques » en refusant de « répondre aux provocations » et en veillant à «ne pas empêcher l’exercice par d’autres citoyens de leur droit à s’exprimer librement».

Pilier du régime, historiquement habitué aux coulisses, le haut commandement de l’armée assume ouvertement le pouvoir en la personne de son chef d’état-major, le général Ahmed Gaïd Salah, depuis la démission de M. Bouteflika.

Après une première tentative d’élection avortée en juillet, il s’obstine à vouloir rapidement lui élire un successeur pour sortir de l’actuelle crise politico-institutionnelle, qui a aggravé la situation économique. AFP

 

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